Le 31 juillet 2024, la Guinée franchissait un cap inédit de son histoire judiciaire. Pour la première fois, d’anciens hauts responsables de l’État, dont l’ex-chef de la junte Moussa Dadis Camara, étaient condamnés pour leur responsabilité dans les massacres du 28 septembre 2009, qualifiés de crimes contre l’humanité. Ce verdict, salué bien au-delà des frontières guinéennes, symbolisait alors la capacité de la justice nationale à affronter l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire contemporaine du pays.
Deux ans plus tard, l’optimisme a laissé place à l’inquiétude. Dans une déclaration commune publiée le 3 août, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), l’Organisation guinéenne de défense des droits de l’homme et du citoyen (OGDH) et l’Association des victimes, parents et amis du 28 septembre 2009 (Avipa) dénoncent un affaiblissement progressif du processus judiciaire et alertent sur les risques d’un retour de l’impunité.
Pour ces organisations, le principal coup porté aux acquis du procès demeure la grâce présidentielle accordée à Moussa Dadis Camara en mars 2025. Condamné à vingt ans de prison lors du procès historique, l’ancien dirigeant avait bénéficié d’une mesure de clémence justifiée officiellement par des raisons de santé. Une décision qui, pour de nombreuses victimes, a été perçue comme un signal contradictoire envoyé par les autorités au moment même où la Guinée semblait vouloir tourner la page de l’impunité.
Les inquiétudes se sont renforcées au fil des mois. Les décès en détention de deux figures centrales du dossier, Claude Pivi et Aboubacar « Toumba » Diakité, ont privé la justice de témoins et d’acteurs clés susceptibles d’éclairer davantage les mécanismes de commandement ayant conduit aux violences du stade de Conakry. Pour les associations de défense des droits humains, ces disparitions compliquent désormais la manifestation complète de la vérité.
La seconde phase du procès n’a pas davantage rassuré les parties civiles. En février 2026, plusieurs procédures ont été annulées pour vice de forme, entraînant la remise en liberté de certains prévenus. Puis, le 27 juillet dernier, le colonel Bienvenu Lamah a été acquitté de l’ensemble des accusations retenues contre lui, malgré les réquisitions du parquet qui demandait une peine de dix ans de prison. Le ministère public et les représentants des victimes ont depuis interjeté appel de cette décision.
Au-delà de ces revers judiciaires, un autre sujet cristallise les frustrations : celui des réparations. Dès le verdict de 2024, les associations de victimes avaient insisté sur le fait que les condamnations pénales ne constituaient qu’une première étape. Deux ans plus tard, elles continuent de dénoncer un processus d’indemnisation qu’elles jugent incomplet, opaque et insuffisamment transparent. Pour les rescapés et les familles endeuillées, la reconnaissance de la souffrance subie reste indissociable de réparations effectives.
Cette situation est d’autant plus sensible que le procès du 28-Septembre était devenu un symbole international. Après l’ouverture d’un examen préliminaire par la Cour pénale internationale (CPI) en 2009, la Guinée avait été présentée comme un exemple de « complémentarité », ce principe selon lequel les juridictions nationales peuvent juger elles-mêmes les auteurs de crimes internationaux lorsqu’elles en ont la volonté et les capacités. Le verdict de 2024 avait ainsi été salué comme une victoire de la justice guinéenne et de la coopération avec la CPI.
Aujourd’hui, les organisations de défense des droits humains estiment que cette avancée est fragilisée. Selon elles, la crédibilité même du modèle guinéen est désormais en jeu. Elles appellent donc à l’ouverture rapide du procès en appel, à une meilleure exécution des décisions de justice et à une accélération du processus d’indemnisation afin d’éviter que l’élan créé par le verdict historique ne soit définitivement compromis.
Près de dix-sept ans après les massacres du 28 septembre 2009, qui avaient fait des dizaines de morts et de victimes de violences sexuelles lors d’un rassemblement de l’opposition au stade de Conakry, la quête de justice reste donc inachevée. Pour les victimes, le combat ne porte plus seulement sur la condamnation des responsables, mais sur la capacité de l’État guinéen à faire vivre les décisions rendues en leur nom. À leurs yeux, c’est désormais sur ce terrain que se joue l’héritage du procès historique de 2024.






