L’Organisation mondiale de la santé ne mâche plus ses mots. Face à la progression fulgurante de l’épidémie d’Ebola qui frappe la République démocratique du Congo depuis mai, son directeur général, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a lancé mardi une mise en garde sans ambiguïté : la situation est « loin d’être maîtrisée » et le risque de propagation internationale demeure « élevé ». Avec près de 5 000 infections et plus de 2 300 décès enregistrés en trois mois seulement, la RDC fait face à l’une des crises sanitaires les plus graves de son histoire récente.
Les chiffres donnent le vertige. Selon l’OMS, l’épidémie a déjà gagné six provinces et 55 zones sanitaires. Plus inquiétant encore, elle progresse à une vitesse inédite. En à peine trois mois, le nombre de cas recensés dépasse largement celui observé au cours des premiers mois de l’épidémie d’Ebola qui avait ravagé l’Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016.
Pour Tedros Adhanom Ghebreyesus, il ne fait guère de doute que la riposte court derrière un virus qui a pris une avance considérable. « Nous sommes toujours en train de rattraper notre retard », a-t-il reconnu devant le comité d’urgence de l’organisation.
La comparaison avec la précédente grande flambée congolaise, celle de 2018-2020, est également révélatrice. Cette dernière avait provoqué 2 299 décès. L’épidémie actuelle a déjà dépassé ce seuil dramatique alors qu’elle n’en est qu’à ses débuts.
La fragilité de l’État comme accélérateur
Comme souvent en RDC, la crise sanitaire ne peut être comprise sans le contexte sécuritaire et institutionnel dans lequel elle se développe.
Les provinces touchées figurent parmi les régions les plus vulnérables du pays. L’insécurité chronique, la présence de groupes armés, la faiblesse des infrastructures routières et l’accès limité aux soins compliquent considérablement le travail des équipes médicales.
Les déplacements permanents de populations amplifient encore les risques. Le virus circule le long des routes commerciales, des cours d’eau et des axes reliant les sites miniers où convergent chaque jour des milliers de personnes.
À cette réalité s’ajoute un problème plus profond : l’absence de l’État dans de nombreuses zones rurales. Là où les structures administratives et sanitaires sont quasi inexistantes, l’identification des malades et le suivi des contacts deviennent particulièrement difficiles.
Un virus difficile à détecter
L’actuelle épidémie est causée par le virus Ebola Bundibugyo, une souche contre laquelle aucun vaccin homologué n’existe encore.
Selon le ministre congolais de la Santé, Samuel Roger Kamba, les premiers symptômes ressemblent à ceux de nombreuses maladies tropicales courantes : fièvre, maux de tête, fatigue.
Cette similitude retarde souvent les diagnostics. Les patients continuent alors leurs activités au sein de leurs familles et de leurs communautés, multipliant les risques de transmission avant même d’être identifiés par les autorités sanitaires.
Résultat : un nombre important de décès surviennent chez des personnes jamais recensées parmi les contacts connus. Un constat particulièrement préoccupant pour les experts de l’OMS, qui y voient le signe d’une circulation du virus largement sous-estimée.
La bataille décisive de la confiance
Au-delà des capacités médicales, l’épidémie met en lumière un défi récurrent en RDC : la défiance d’une partie de la population vis-à-vis des institutions et des acteurs de la riposte.
Cette semaine encore, des ambulances ont été vandalisées dans la province de l’Ituri et un infirmier blessé lors d’une attaque menée par des civils.
Ces incidents rappellent les difficultés rencontrées lors des précédentes épidémies, lorsque rumeurs, peurs et désinformation avaient parfois davantage freiné la riposte que le manque de moyens matériels.
Pour Dieudonné Mwamba, directeur de l’Institut national de santé publique, la solution passe désormais par une approche plus participative. « Nous devons innover pour travailler avec les communautés », explique-t-il.
L’OMS semble avoir tiré les leçons du passé. L’organisation cherche notamment à intégrer davantage les acteurs locaux dans le dispositif de surveillance, y compris les conducteurs de motos-taxis qui assurent souvent le transport des malades vers les centres de soins.
La communauté internationale sur le qui-vive
Face à l’ampleur de la crise, l’OMS a décidé de maintenir l’épidémie au rang d’urgence de santé publique de portée internationale, son deuxième niveau d’alerte le plus élevé.
L’Union européenne a annoncé une aide de 2,5 millions d’euros sous forme de matériel de dépistage. Mais les besoins restent immenses et les agences humanitaires redoutent un essoufflement de la mobilisation internationale.
D’autant que le risque régional est désormais bien réel. Les mouvements transfrontaliers permanents entre la RDC et ses voisins d’Afrique centrale et orientale accroissent les inquiétudes d’une propagation au-delà des frontières nationales.
Pour l’heure, aucun calendrier crédible ne permet d’envisager la fin de l’épidémie. Les responsables de l’OMS eux-mêmes reconnaissent qu’il est impossible de prédire quand la situation sera sous contrôle.
Une crise qui dépasse le cadre sanitaire
L’explosion actuelle des cas d’Ebola constitue bien davantage qu’une urgence médicale. Elle agit comme un révélateur des fragilités structurelles de l’État congolais : faiblesse des infrastructures, insécurité persistante, difficultés de gouvernance et déficit de confiance entre les institutions et les citoyens.
La maîtrise de l’épidémie dépendra certes des laboratoires, des centres de traitement et des financements internationaux. Mais elle se jouera aussi, et peut-être surtout, dans les villages, sur les marchés et dans les communautés locales. Car l’histoire d’Ebola en RDC l’a montré à plusieurs reprises : lorsqu’une population ne fait plus confiance à ceux qui viennent la protéger, le virus trouve toujours un terrain favorable pour poursuivre sa progression.







