À partir de ce mercredi 19 août, la plus grande démocratie d’Afrique entre officiellement en campagne. Les Nigérians sont appelés aux urnes le 16 janvier 2027 pour élire leur président et renouveler la Chambre des représentants.
Dix-neuf candidats se disputent la magistrature suprême, mais la course s’articule déjà autour d’une question centrale : les sacrifices économiques imposés par le président sortant Bola Ahmed Tinubu finiront-ils par convaincre les électeurs qu’ils étaient nécessaires ?
Rarement un président nigérian aura autant misé sur des réformes économiques impopulaires. Depuis son arrivée au pouvoir en 2023, M. Tinubu a supprimé les coûteuses subventions aux carburants, engagé des réformes fiscales et laissé le naira flotter plus librement. Ces mesures ont été applaudies par les investisseurs et de nombreux économistes, qui y voient une tentative de corriger des distorsions accumulées pendant des décennies. Le gouvernement peut désormais mettre en avant une croissance économique de 4 % en 2025 et une inflation retombée à 15,4 % en juillet 2026, après avoir culminé à près de 34 % deux ans plus tôt.
Mais la macroéconomie ne nourrit pas une famille. Dans les marchés de Lagos, Kano ou Port Harcourt, les ménages continuent de ressentir durement les effets de la hausse des prix. Les coûts de l’alimentation et des transports demeurent élevés, tandis que la pauvreté s’est aggravée au cours des dernières années. Selon les données citées par plusieurs observateurs, plus de six Nigérians sur dix vivaient sous le seuil de pauvreté en 2025. Pour une large partie de la population, les promesses d’un avenir meilleur restent encore une abstraction.
L’économie sera donc le principal terrain de confrontation électorale. Elle possède un avantage politique décisif : elle préoccupe les électeurs du Nord comme ceux du Sud, les musulmans comme les chrétiens, les urbains comme les ruraux. Comme le souligne l’analyste politique Afolabi Adekaiyaoja, les difficultés économiques influencent également les questions de développement et de sécurité, ce qui en fait le sujet le plus fédérateur de cette campagne.
Car l’autre grand défi du Nigeria demeure l’insécurité. Le pays doit faire face simultanément à une insurrection jihadiste persistante dans le Nord-Est, à l’expansion des groupes criminels armés dans le Nord et le Centre, aux conflits entre agriculteurs et éleveurs, ainsi qu’aux tensions séparatistes dans le Sud-Est. Selon des analystes de l’ONG ACLED, les violences se sont intensifiées depuis 2024, notamment dans l’État de Borno et dans plusieurs zones rurales du centre du pays.
Pourtant, malgré ces difficultés, M. Tinubu aborde la campagne en position relativement favorable. Son parti, l’All Progressives Congress (APC), contrôle l’Assemblée nationale et la grande majorité des États de la fédération. Plus important encore, l’opposition apparaît fragmentée. Comme lors du scrutin de 2023, les figures dominantes restent Atiku Abubakar et Peter Obi, même si ce dernier bénéficie désormais du soutien de Rabiu Kwankwaso. Cette alliance pourrait réduire l’éparpillement des voix, sans pour autant garantir un front uni contre le président sortant.
Le véritable paradoxe de cette élection est là. Les indicateurs économiques s’améliorent lentement, mais les électeurs continuent de souffrir. Les réformes de Tinubu pourraient être considérées par l’Histoire comme nécessaires, tout en étant rejetées dans les urnes par ceux qui en ont payé le prix. Inversement, la faiblesse organisationnelle de l’opposition pourrait permettre au président de transformer ce scrutin en référendum sur la stabilité plutôt que sur le pouvoir d’achat.
Au fond, le vote de janvier sera moins un choix entre des personnalités qu’un verdict sur une idée : celle selon laquelle les réformes douloureuses d’aujourd’hui préparent la prospérité de demain. Dans un pays de 240 millions d’habitants, jeune, urbain et impatient, il reste à savoir combien de temps les électeurs sont prêts à attendre.







