Confrontée aux attaques de drones ukrainiens, aux perturbations de son trafic aérien et aux interrogations croissantes sur son rôle en Afrique, la Russie accueille le troisième sommet Russie-Afrique (les 28 et 29 octobre 2026) dans un climat bien différent de celui de 2023. Derrière le discours sur la souveraineté et le partenariat gagnant-gagnant, les questions sur la crédibilité de l’offre russe n’ont jamais été aussi nombreuses. Éric Topona.i
Jamais depuis la première édition de 2023, un sommet Russie-Afrique ne s’était déroulé sous un ciel chargéd’incertitudes, de questionnements et de frayeurs à l’instar de l’édition de 2026. Mais Moscou doit d’abord se défaire d’une image de vulnérabilitéqui contraste avec son rôleautoproclamé de garant de la sécuritédans plusieurs pays africains.
C’est dire que l’argument sécuritairequi aura longtemps été l’atout-maître de Moscou est en train de devenirparadoxalement son talon d’Achille.
Selon les autorités moscovites, 630 drones ont été lancés depuisl’Ukraine vers Moscou dans la journée de mercredi (21 octobre) à jeudi (22 octobre) dernier. Dans cecontexte, les autorités russeséprouvent des difficultésconsidérables à assurer dans leur ciella sécurité du trafic aérien civil. Les annulations de vol, les retards ou lesrestrictions sont devenus légion dansles principaux aéroports du pays. C’est ainsi qu’au début du moisd’octobre, quelques semaines à peineavant l’ouverture du sommet, lesservices aéronautiques russes ontinitié un « plan d’urgence » aveccomme conséquences la fermeture de tout l’espace aérien ou la destructionde tout « objet non identifié » quiserait aperçu dans les airs. C’est dansce contexte de grande fébrilité quel’Agence de l’Union européennepour la sécurité aérienne (EASA) a recommandé aux ressortissantseuropéens de s’abstenir de toutdéplacement dans cette zone de navigation aérienne à l’ouest du 60ᵉ méridien est jusqu’au 31 janvier2027.
Multiplication des attaques de drones ukrainiens
Bien plus préoccupant pour lesautorités russes, les drones ukrainiensciblent désormais les centres de données, notamment le centre de Yandex, encore appelé le « Google russe ». Ce nouveau palier franchipar l’Ukraine a notamment pourobjectif de diminuerconsidérablement la capacité des outils numériques de Moscou, très actifs dans ses campagnes de désinformation en direction, entre autres cibles, de l’Afrique ; isolernumériquement la Russie et restreindre sa capacité à développerson narratif sur la guerre en cours. À l’issue de ces attaques, les dégâtssont considérables, comme le soulignait en date du 21 octobre le journal en ligne The Conversation : « Ces derniers jours, une frappe de drones ukrainienne a touché le plus grand centre de données de Russie, propriété du groupe bancaire et technologique SberBank (fondée en 1991, c’est la plus grande banque de crédit en Russie), (…)
Après ces attaques, le trafic de Yandex a chuté de 94 %. Sesutilisateurs ont subi d’importantesperturbations touchant notamment la messagerie électronique, le moteurde recherche, la navigation GPS, la musique, les services de VTC, la place de marché et les servicesfinanciers ».
Ironie de l’histoire, les délégationsofficielles africaines qui participerontà ce sommet se déplaceront dans uncontexte bien plus insécurisé quecelui qui prévaut dans leurs paysrespectifs. Tant et si bien quecertaines sources font état de la possible délocalisation de ce sommetdans les confins de la Sibérie.
La pertinence des thèmes de cesommet
C’est dans ce contexte qu’il convientd’interroger ce troisième sommetRussie-Afrique ainsi que la pertinence de ses objectifs. Il faut d’emblée souligner que dans la communication officielle de Moscou, il est davantage fait état d’un « foruméconomique et humanitaire » et non d’un « sommet » tel qu’initialementannoncé. Et c’est seulement le 20 octobre 2026 que son programme a été rendu public. Comme thèmecentral pour cette troisième édition, la diplomatie russe a, comme de coutume, retenu une formulation au carrefour du populisme habituel et de l’exaltation de son appui à unsouverainisme de ses partenairesafricains qu’elle soutient moins dansles faits que dans les discours : « Développons ensemble unecoopération mutuellement bénéfiqueet le potentiel de chaque paysd’Afrique. »
Les panels et les discussions serontorganisés autour de quatre grandsensembles thématiques, à savoir : « Souveraineté comme base du développement durable », « Économie d’un ordre mondialsouverain », « Coopération socio-humanitaire et le capital humain », « Technologies et innovations pouraméliorer la qualité de vie ». S’agissant des sous-thèmes quistructurent ces grands axesthématiques, il s’agit d’une véritableliste à la Prévert. C’est à se demandersi en deux journées les participants à ce sommet referont le monde. Sans en faire une évocation exhaustive, quelques points de ce programmeméritent que l’on s’y arrête.
Si l’on évoque la souveraineté des États africains, on est en droit de se demander dans quel sens la Russie de Vladimir Poutine la défend. Au plan politique, il est notoirement connuque dans les pays où Moscou est le plus implanté en Afrique, ce ne sontguère les peuples qui sont sa priorité, mais la consolidation des régimesmilitaires en place, notamment dansles pays de l’Alliance des États du Sahel (AES).
La démocratie mise sous le boisseau
Les consultations populaires ou la reddition des comptes sont renvoyéesaux calendes grecques. Les partispolitiques ont été quasiment tousfrappés d’interdiction et leurs leaderssont réduits au silence ou contraints à l’exil.
Pour celles des formations politiquesautorisées, elles sont réduites à chanter les louanges des régimesmilitaires en place. Les institutionslégislatives qui tiennent lieu de parlements sont de véritableschambres d’enregistrement, comme on l’a récemment vu au Burkina Faso où le parlement a voté à l’unanimitéle rétablissement de la peine de mortpourtant abolie en mai 2018.
Dans ce même pays, le capitaineIbrahim Traoré est allé jusqu’à récemment soutenir que la « démocratie n’est pas faite pourl’Afrique », suscitant un immense tollé au-delà du continent africain. Dès lors, on est légitimement en droitde se demander de quelle« souveraineté politique » pourl’Afrique sera-t-il question à Moscou ? Celle des leaders prochesde Moscou ou celle des peuples de ces pays ?
Mercenaires russes, seigneurs de guerre ?
La même question mérite d’être posée s’agissant de la « souverainetééconomique » des pays africains et des « stratégies de lutte contre le néocolonialisme au XXIᵉ siècle ». À cet égard, on ne peut s’empêcherd’évoquer les conditionsvéritablement « néocoloniales » danslesquelles les paramilitaires de l’Africa Corps, anciennementWagner, se déploient en Afriquedepuis l’ère d’Evgueni Prigojine. Comme l’ont documenté de nombreuses enquêtes de terrain quifont autorité, ils se sont implantésdans ces pays en véritables seigneursde guerre. Leurs nombreusesatteintes aux droits humains, qui se traduisent notamment par des exactions sur les populations civiles, sont légion, comme en témoigne cerapport de terrain de l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized Crime rédigé par leschercheurs Thierry Vircoulon, Julia Stanyard, Julian Rademeyer de février 2023 : « Le groupe Wagner est devenu en peu de temps la structure la plus influente de l’engagement russe en Afriqueaujourd’hui (…)Le groupe a étéaccusé d’utiliser tous les moyensnécessaires, y compris de naturecriminelle, pour atteindre sesobjectifs : du recours aveugle à la violence contre les civils dans sesactions militaires, aux campagnes de désinformation et à la fraudeélectorale, en passant par le trafic à l’échelle industrielle de ressourcesnaturelles, comme l’or et lesdiamants. Le groupe opère dans la zone grise, qui inclut à la foisl’économie légale et illégale ».
En plus de faire main basse surcertains pays africains au prétexte de leur garantir une sécurité intérieurecontre les groupes terroristesdjihadistes, la guerre en cours en Ukraine a démontré récemment à quel point la souveraineté des États africains vaut pour quantiténégligeable aux yeux de Moscou.
Usurpation des symboles et attributs de souveraineté par la Russie
L’histoire des flottes fantômes russesest encore dans toutes les mémoires. Afin de contourner les sanctionséconomiques occidentales sur sesexportations d’hydrocarbures, Moscou n’a rien trouvé de mieux qued’usurper les symboles et les attributsde souveraineté de certains paysafricains. En hissant sur des naviresvétustes des drapeaux africains, la Russie de Vladimir Poutine n’a passeulement foulé aux pieds leursouveraineté. Elle a exposé quelques-uns de ces États aux sanctionsinternationales du fait de l’usurpationde leur souveraineté. Cettepropension a pris une ampleur telleque certains États africains ontprotesté vigoureusement auprès des autorités russes.
L’enrôlement forcé des Africainssur le front de guerre russo-ukrainien
Toujours dans la même trajectoiremanifestement néocoloniale, figurel’enrôlement de migrants africainssur le front de guerre russo-ukrainien. Ceux-ci sont attirés fallacieusementen Russie sur la promesse d’emploisdans la vie civile. Une fois sur place, non seulement les promessesmirobolantes qui leur sont faites ne seront pas tenues, mais ils se verrontconduits manu militari aux avant-postes des combats où nombre de cesAfricains ne reviendront pas vivants. Dans une étude de mai 2026, le Centre d’études stratégiques de l’Afrique s’en alarme : « La Russie a mis en place un système de recrutement trompeur qui exploite lesdemandeurs d’emploi et les étudiantsafricains, les orientant vers la guerreque mène actuellement la Russie en Ukraine. Les enquêtes révèlent unschéma récurrent. On promet aux jeunes Africains des emplois civils, des opportunités sportives, des programmes d’études ou un permisde séjour en Russie, pour ensuite, unefois sur place, les contraindre à signer des contrats militaires en russe. Ce stratagème vise à pallier la pénurie croissante de soldats en Russie. Moscou a besoin d’environ30 000 à 35 000 nouvelles recrueschaque mois ».
Les hôtes de Vladimir Poutine se décideront-ils à évoquer avec le maître du Kremlin cette saignée de leur jeunesse qui se poursuit au mépris du droit international, des droits humains et autres conventionsauxquelles ces États sont parties ? On peut en douter sans préjuger de l’avenir.
Ces quelques faits d’actualité et autres exemples du programme du troisième « sommet » Russie-Afriqueque nous avons évoqués parmi tant d’autres prouvent à suffisance quenous sommes loin de 2023 où tousles chemins semblaient mener à Moscou.







