Le mur de la puissance craque face au poids des terroristes qui imposent leur loi dans le désert de l’AES. Présentée par Moscou comme un instrument de puissance au service de ses partenaires africains, la présence de l’Africa Corps russe au Sahel peine à se traduire par un recul durable des groupes jihadistes. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les attaques contre les populations et les forces de sécurité se poursuivent. De quoi interroger la stratégie sécuritaire de l’Alliance des États du Sahel (AES) et sa dépendance croissante à l’égard de Moscou. Lire la suite en commentaire.
Dans le Sahel, le récit d’une nouvelle ère sécuritaire portée par la Russie se heurte à une réalité beaucoup moins flatteuse. Depuis plusieurs années, Moscou cherche à consolider son influence dans les pays dirigés par des régimes militaires, en particulier au Mali, au Burkina Faso et au Niger. L’Africa Corps, structure russe appelée à prendre progressivement le relais des anciens dispositifs de Wagner, est devenu l’un des symboles de cette nouvelle coopération.
Sur le papier, le changement devait être spectaculaire. Après le départ ou la mise à l’écart des partenaires occidentaux, à l’exemple de la France, les autorités de l’AES ont affirmé vouloir reprendre leur souveraineté sécuritaire et privilégier de nouveaux alliés, notamment la Russie. Le discours officiel promettait une capacité accrue à combattre les groupes armés et à restaurer l’autorité de l’État sur les territoires échappant à son contrôle.
Mais sur le terrain, le jihadisme demeure une menace profondément enracinée.
Des attaques qui continuent malgré le changement d’alliés
Dans plusieurs zones rurales du Sahel, les populations continuent de vivre sous la menace d’attaques, d’enlèvements, de déplacements forcés et de représailles. Des villages sont régulièrement pris pour cible, tandis que des habitations et des infrastructures peuvent être détruites lors des combats ou des opérations de représailles.
La présence de combattants russes n’a donc pas produit, à elle seule, le basculement sécuritaire annoncé. Elle n’a pas davantage fait disparaître les organisations jihadistes qui disposent d’une connaissance fine du terrain, de réseaux locaux et de capacités d’adaptation considérables.
C’est précisément là que se trouve l’une des principales failles du récit russe : la guerre contre les groupes jihadistes ne se gagne pas uniquement avec des armes, des instructeurs ou des mercenaires.
Les groupes affiliés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) ou à l’État islamique au Sahel exploitent des facteurs beaucoup plus profonds : faiblesse de la présence administrative, pauvreté, conflits communautaires, trafics, frustrations locales et absence de services publics dans certaines régions.
Face à ces réalités, une force étrangère, aussi équipée soit-elle, ne peut constituer une solution miracle.
L’Africa Corps, une présence qui ne règle pas tout
La Russie a progressivement renforcé son dispositif militaire en Afrique après le retrait de plusieurs partenaires occidentaux. Au Sahel, l’Africa Corps est devenu le nouveau visage de cette présence.
Son déploiement répond à une logique stratégique claire pour Moscou : consolider son influence, sécuriser ses partenariats et démontrer qu’elle peut offrir une alternative aux puissances occidentales.
Pour les régimes de l’AES, l’équation est également politique. La coopération avec Moscou permet de revendiquer une rupture avec les anciennes alliances et d’afficher une souveraineté retrouvée.
Mais une question demeure : quelle efficacité réelle sur le front jihadiste ?
La multiplication des attaques montre que le problème ne peut être réduit à la présence ou à l’absence d’un partenaire militaire étranger. Une armée peut remporter des opérations tactiques sans parvenir à stabiliser durablement les territoires concernés.
C’est le cœur du problème sahélien. Chasser un groupe armé d’une localité ne suffit pas si l’État ne revient pas ensuite avec des administrateurs, des enseignants, des médecins, des infrastructures et une justice crédible.
Le risque d’une nouvelle dépendance
En rompant avec certains partenaires occidentaux pour se tourner massivement vers Moscou, les pays de l’AES ont voulu tourner la page d’une dépendance sécuritaire. Mais le risque existe de remplacer une dépendance par une autre.
La souveraineté ne consiste pas simplement à changer de fournisseur d’armes ou de partenaire militaire. Elle suppose la capacité à définir une doctrine de défense autonome, à renforcer les forces nationales, à contrôler les frontières et à construire des institutions suffisamment solides pour résister aux crises.
Or, une stratégie reposant fortement sur une puissance étrangère peut rapidement devenir vulnérable aux intérêts de cette dernière.
Moscou défend évidemment ses propres intérêts. Son engagement en Afrique ne relève pas d’une œuvre philanthropique. Il s’inscrit dans une stratégie géopolitique plus large visant à accroître son influence et à développer des partenariats politiques, économiques et militaires.
Les États sahéliens ont donc intérêt à regarder cette coopération avec pragmatisme plutôt qu’avec fascination.
Sortir du mythe du sauveur extérieur
Le principal enseignement des dernières années est peut-être celui-ci : aucune puissance étrangère ne viendra régler durablement le problème sécuritaire du Sahel à la place des Sahéliens.
Ni la Russie, ni les puissances occidentales, ni aucune autre force extérieure ne peut remplacer durablement les États eux-mêmes.
L’Africa Corps peut apporter des capacités militaires, de la formation et un appui opérationnel. Mais il ne peut pas, à lui seul, reconstruire le lien entre l’État et les populations. Il ne peut pas résoudre les conflits fonciers, combattre durablement la radicalisation, restaurer les services publics ou garantir une justice accessible.
La priorité devrait donc être de renforcer les capacités nationales plutôt que de vendre aux populations l’image d’un sauveur venu de l’extérieur.
Cela implique d’investir dans le renseignement, la formation des militaires, la mobilité des forces, le contrôle des frontières et la coopération régionale. Mais également de s’attaquer aux causes politiques, économiques et sociales qui alimentent l’instabilité.
L’AES face à ses responsabilités
L’Alliance des États du Sahel se trouve ainsi devant une équation délicate. Ses dirigeants ont bâti une partie de leur légitimité sur la promesse de reprendre le contrôle de la sécurité nationale et de rompre avec les anciennes tutelles.
Cette promesse sera difficile à tenir si les populations continuent de subir les mêmes violences malgré le changement d’alliés.
Le véritable test ne sera donc pas le nombre de soldats étrangers déployés, ni la quantité d’armes livrées. Il sera beaucoup plus simple et beaucoup plus brutal : les populations seront-elles effectivement plus en sécurité ?
Pour l’heure, la persistance des violences jihadistes invite à la prudence. L’Africa Corps n’est ni un bouclier magique ni une armée invincible. Présenter la Russie comme un super-héros venu sauver le Sahel relève davantage de la communication politique que d’une stratégie sécuritaire complète.
L’AES gagnerait à sortir de cette logique de dépendance et à construire une réponse fondée d’abord sur ses propres forces. Car, dans cette guerre, le véritable enjeu n’est pas de savoir qui brandit le drapeau le plus visible. Il est temps de savoir qui est capable de protéger durablement les populations lorsque les caméras s’éteignent et que les partenaires étrangers repartent.







