Depuis plusieurs semaines, un compte à rebours anxiogène rythme la vie de milliers de migrants en Afrique du Sud. Le 30 juin, date fixée unilatéralement par plusieurs groupes anti-immigration pour le départ des étrangers en situation irrégulière, est devenu le symbole d’une campagne sans précédent dans le pays.
À Durban, Johannesburg ou au Cap, des familles entières ont quitté leur logement, abandonné leur emploi ou trouvé refuge devant les consulats de leur pays dans l’espoir d’être rapatriées. Plus de 25 000 ressortissants africains auraient déjà quitté le territoire, selon les autorités sud-africaines.
Cette mobilisation tire sa force d’un contexte économique particulièrement difficile. Avec un chômage dépassant les 30 %, de nombreux Sud-Africains voient dans les travailleurs étrangers des concurrents directs sur un marché du travail exsangue. Les mouvements à l’origine de la campagne accusent les migrants de « voler les emplois » et d’alimenter l’insécurité. Un discours qui trouve un écho croissant dans une partie de l’opinion publique et qui s’est largement diffusé grâce aux réseaux sociaux et à une forte médiatisation des rassemblements.
Pourtant, plusieurs chercheurs rappellent que la réalité économique est plus nuancée. Les migrants occupent souvent des emplois délaissés par les nationaux ou développent de petites activités commerciales qui participent à l’économie locale. Mais ces arguments peinent à se faire entendre dans un climat marqué par la frustration sociale et la montée des inégalités.
L’Afrique du Sud n’en est pas à sa première flambée xénophobe. Les violences de 2008 avaient fait 62 morts et choqué tout le continent. D’autres épisodes ont suivi en 2015 puis en 2019. Toutefois, plusieurs observateurs estiment que la campagne actuelle marque une rupture. Là où les précédentes vagues relevaient souvent d’explosions ponctuelles de violence, le mouvement de 2026 apparaît davantage structuré, organisé autour de revendications politiques claires et relayé par des réseaux militants capables de mobiliser à l’échelle nationale.
Les conséquences humaines sont déjà visibles. Des migrants rapportent avoir été expulsés de leur logement ou licenciés par des employeurs craignant des représailles. Dans plusieurs villes, des groupes de citoyens ont procédé à des contrôles d’identité informels, malgré les rappels du gouvernement selon lesquels seules les forces de l’ordre sont habilitées à vérifier les papiers d’identité. Plusieurs morts liées aux tensions ont également été signalées ces dernières semaines.
Face à la situation, plusieurs pays africains ont organisé des opérations de rapatriement. Le Ghana, le Nigeria, le Malawi, le Zimbabwe et le Mozambique ont affrété des avions ou des bus pour permettre à leurs ressortissants de rentrer. Certaines familles quittent le pays dans l’urgence, abandonnant parfois plusieurs années de vie construite en Afrique du Sud.
Au-delà de la question migratoire, cette crise interroge l’identité même de l’Afrique du Sud post-apartheid. Longtemps présentée comme le symbole de la réconciliation et de la solidarité africaine sous Nelson Mandela, la « nation arc-en-ciel » se retrouve confrontée à une montée du sentiment anti-étrangers qui inquiète bien au-delà de ses frontières. Pour de nombreux observateurs, le défi est désormais autant économique que politique : répondre au malaise social sans céder à la tentation de faire des migrants les boucs émissaires des difficultés du pays.







