L’adoption par l’Assemblée nationale d’une réforme constitutionnelle renforçant les prérogatives du Parlement et du Premier ministre marque un tournant majeur dans la jeune gouvernance du Sénégal post-Macky Sall.
Derrière le débat juridique sur le « rééquilibrage des pouvoirs » se dessine en réalité une lutte politique de plus en plus visible entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien mentor, Ousmane Sonko.
L’éviction d’Ousmane Sonko de la Primature fin mai avait déjà révélé l’ampleur des divergences au sommet de l’État. Son élection quelques jours plus tard à la présidence de l’Assemblée nationale lui a offert une nouvelle base de pouvoir. La réforme adoptée lundi semble consacrer cette recomposition institutionnelle.
Jusqu’ici, le régime sénégalais fonctionnait selon une logique présidentielle forte, héritée de plusieurs décennies de pratique politique. Le président de la République concentrant l’essentiel du pouvoir exécutif. En renforçant le rôle du Premier ministre dans la conduite de l’action gouvernementale et en accordant davantage de capacités de contrôle au Parlement, le texte réduit de facto la prééminence présidentielle.
Pour de nombreux observateurs, la réforme apparaît ainsi comme la traduction institutionnelle de la rivalité entre deux hommes qui ont longtemps incarné ensemble l’alternance de 2024.
Vers un système plus parlementaire ?
Les promoteurs du texte défendent une lecture radicalement différente. Selon eux, il ne s’agit pas d’affaiblir le chef de l’État mais de corriger un déséquilibre historique au profit de l’exécutif.
L’élargissement des pouvoirs d’enquête parlementaire, le contrôle renforcé des contrats liés aux ressources naturelles ou encore l’obligation pour le président de définir le programme gouvernemental en concertation avec le Premier ministre peuvent être interprétés comme des mécanismes classiques de contrôle démocratique.
Cette vision s’inscrit dans le discours porté depuis plusieurs années par le Pastef, qui dénonçait régulièrement l’hyperprésidentialisme sénégalais et plaidait pour des institutions plus équilibrées et plus transparentes.
Le paradoxe est cependant que cette réforme intervient non pas dans un contexte de consensus politique mais au moment même où les principaux dirigeants du Pastef s’affrontent ouvertement.
Ousmane Sonko, le grand bénéficiaire politique
Au-delà des principes institutionnels, la réforme pourrait renforcer considérablement la position d’Ousmane Sonko.
À la tête d’une Assemblée contrôlée par une majorité écrasante de députés Pastef, il dispose désormais d’un poste stratégique lui permettant d’influencer directement l’agenda législatif. Si les nouvelles prérogatives parlementaires entrent en vigueur, le président de l’Assemblée deviendra l’un des acteurs centraux du système politique.
Cette évolution est d’autant plus significative que Sonko demeure la figure la plus populaire du mouvement au pouvoir. Son éviction du gouvernement n’a pas affaibli son influence politique. Au contraire, la présidence de l’Assemblée lui offre une plateforme de visibilité nationale susceptible de contrebalancer l’autorité présidentielle.
L’affirmation de Sonko selon laquelle la réforme est déjà définitive et n’a pas besoin d’être soumise à référendum illustre d’ailleurs sa volonté de s’imposer comme un centre de décision autonome.
Bassirou Diomaye Faye face à un défi d’autorité
La réaction du président Faye est révélatrice de l’enjeu. En annonçant son intention de recourir au référendum, il cherche à déplacer le débat du terrain parlementaire vers celui de la légitimité populaire.
Cette initiative peut être interprétée comme une tentative de reprendre l’initiative politique. Elle lui permet également de se poser en garant des institutions et de solliciter directement l’arbitrage des citoyens.
Mais cette stratégie comporte des risques. Une campagne référendaire pourrait transformer une réforme institutionnelle en vote pour ou contre le président. Dans un contexte où Ousmane Sonko conserve une forte capacité de mobilisation, l’issue d’une telle consultation n’apparaît pas garantie.
Surtout, le désaccord public entre les deux principaux dirigeants du pays alimente l’image d’un exécutif divisé à peine deux ans après l’arrivée au pouvoir de la coalition victorieuse de 2024.
Une opposition affaiblie mais pas absente
L’opposition a choisi la confrontation, en boycottant les débats après les incidents survenus dans l’hémicycle. Toutefois, sa marge de manœuvre demeure limitée face à la majorité parlementaire du Pastef.
Néanmoins, le camp de l’ancien président Macky Sall pourrait trouver dans cette crise institutionnelle une occasion de reconstruire son discours politique. En dénonçant une lutte de pouvoir interne au sommet de l’État, il pourrait tenter de se présenter comme le défenseur de la stabilité institutionnelle.
La société civile, elle aussi, s’inquiète de l’absence de consensus autour d’une réforme touchant aux fondements du régime politique.
Le risque d’une dualité du pouvoir
Le principal enjeu politique des prochains mois réside dans la coexistence entre un président de la République et un président de l’Assemblée nationale disposant chacun d’une légitimité populaire forte et de réseaux politiques propres.
L’histoire politique de nombreux pays montre que lorsque les institutions deviennent le terrain d’une rivalité personnelle, les crises de gouvernance peuvent rapidement se transformer en blocages durables.
Au Sénégal, la réforme pourrait soit renforcer les contre-pouvoirs et moderniser la démocratie, soit ouvrir une période de compétition permanente entre les deux principales figures du pouvoir.
Plus qu’un simple débat constitutionnel, le vote de lundi pose donc une question fondamentale : qui dirige réellement le Sénégal aujourd’hui ? Derrière la réforme institutionnelle, c’est désormais l’équilibre du tandem Faye-Sonko, moteur de l’alternance de 2024, qui se trouve mis à l’épreuve.







