À Mindelo, capitale culturelle du Cap-Vert, Léo Oliveira attire les regards sans chercher à les provoquer. Faux cils, ongles travaillés, tatouages apparents et maquillage impeccable : le jeune homme de 29 ans incarne cette génération qui refuse de dissimuler son identité.
Maquilleur professionnel très sollicité dans le milieu artistique, il revendique ouvertement son homosexualité dans un pays qui fait figure d’exception sur un continent où les droits des personnes LGBT+ sont sous pression.
« J’ai beaucoup de chance d’être né au Cap-Vert », affirme-t-il avec simplicité. Une phrase qui résume à elle seule le contraste saisissant entre l’archipel atlantique et une grande partie de l’Afrique subsaharienne, où l’homosexualité demeure criminalisée dans de nombreux États et où certaines législations se durcissent.
Au Cap-Vert, l’homosexualité est légale depuis plus de vingt ans et les discriminations liées à l’orientation sexuelle sont interdites dans le cadre professionnel. Dans les rues de Mindelo, ville ouverte sur le monde grâce à son histoire maritime et à une importante diaspora installée en Europe et aux États-Unis, les membres de la communauté LGBT+ évoluent généralement avec une liberté rare en Afrique.
Cette relative tolérance ne signifie pas pour autant la disparition des préjugés. Léo se souvient d’une enfance marquée par le harcèlement scolaire. Mais adulte, il a choisi de s’assumer pleinement, jusqu’à faire de son apparence une forme d’expression personnelle. « J’ai commencé à me sentir mieux dans ma peau. J’ai pu devenir la personne que je suis aujourd’hui », confie-t-il.
Cette confiance s’appuie aussi sur le soutien indéfectible de sa mère, Manuela, coiffeuse et esthéticienne, avec qui il partage aujourd’hui un espace de travail. « Une mère doit respecter ses enfants et les soutenir dans leurs choix », explique-t-elle, fière du parcours de son fils.
Une visibilité de plus en plus affirmée
Le changement est également perceptible dans la sphère culturelle. À Mindelo, des artistes LGBT+ montent sur scène, racontent leurs expériences et abordent publiquement les discriminations encore présentes dans la société. La pièce Font Flip is Burning, créée en 2022, est devenue l’un des symboles de cette prise de parole. Inspirée de l’univers des bals drag popularisés aux États-Unis, elle retrace les violences, les rejets familiaux et les combats quotidiens vécus par les homosexuels et les personnes transgenres de l’archipel.
Parmi ses interprètes figure Walter Pires, professeur de sport, danseur et acteur. Ouvertement homosexuel, il affirme n’avoir jamais ressenti le besoin de cacher son orientation sexuelle. « Les nouvelles générations sont plus ouvertes et plus respectueuses », estime-t-il. Mais il rappelle qu’il n’en a pas toujours été ainsi. « Beaucoup de nos amis ont été rejetés par leur famille ou ont perdu leur emploi. »
Car si le Cap-Vert est souvent cité comme un modèle régional, certains groupes demeurent plus vulnérables que d’autres. Les personnes transgenres continuent notamment de faire face à des obstacles importants.
À 29 ans, Sindji Cawinny connaît bien cette réalité. Cette femme trans explique avoir quitté son emploi après que sa direction lui a demandé de renoncer à sa féminité sur son lieu de travail. « Je n’allais pas arrêter d’être moi-même à cause de leur ignorance », raconte-t-elle. Depuis, elle travaille dans l’événementiel et forme de jeunes candidates aux concours de beauté.
Une exception dans un continent en recul
L’inquiétude de nombreux militants capverdiens ne vient pas seulement des difficultés locales. Elle est aussi alimentée par l’évolution observée ailleurs sur le continent. Plusieurs pays africains ont récemment renforcé leurs lois contre les personnes LGBT+, transformant parfois l’orientation sexuelle en enjeu politique et identitaire.
« Quand on voit ce qui se passe ailleurs en Afrique, cela nous rappelle que rien n’est jamais acquis », observe Janette da Graça, enseignante et militante lesbienne. Malgré les avancées enregistrées dans son pays, elle continue d’être confrontée à certains préjugés, y compris dans son environnement professionnel.
Pour elle, comme pour d’autres militants, le défi consiste désormais à consolider les acquis. « Il reste de l’ignorance. Il faut poursuivre le travail de sensibilisation », insiste-t-elle.
Les autorités capverdiennes assument quant à elles une position claire. Elles défendent le principe selon lequel chaque citoyen doit être traité de manière égale devant la loi, quelle que soit son orientation sexuelle.
Dans une Afrique où les débats sur les droits LGBT+ restent souvent explosifs, le Cap-Vert apparaît ainsi comme une anomalie politique et sociale. Un petit archipel qui n’a pas éradiqué les discriminations, mais où la diversité n’est plus systématiquement synonyme de clandestinité. Une rareté sur le continent, et peut-être l’un des visages de son avenir.







