Bamako accueille en grande pompe le tout premier Forum panafricain des médias (FOPAME). Derrière les sourires de façade et les discours lénifiants sur « l’avenir du secteur », l’organisation d’un tel événement au Mali relève d’une ironie mordante, alors que le régime militaire au pouvoir ne cesse de verrouiller l’espace médiatique local par une répression méthodique.
C’est le Centre international de conférence de Bamako qui sert de décor à ce grand écart politique. Organisé par la Maison de la Presse du Mali, le FOPAME ambitionne, sur quatre jours, de réunir les professionnels d’une dizaine de pays pour « renforcer la coopération » et réfléchir aux mutations technologiques ou aux modèles économiques de la presse. Au programme des panels : l’intelligence artificielle, la transformation numérique, mais aussi et c’est là que le bât blesse, la sécurité des journalistes. Un thème qui sonne particulièrement faux dans un pays où le paysage médiatique subit une asphyxie programmée depuis l’avènement de la junte.
Pour les autorités de transition, l’objectif affiché est de « créer un espace d’échange en vue de travailler sur le narratif pour que l’Afrique puisse elle-même raconter son histoire ». Une rhétorique souverainiste bien rodée, très populaire au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), mais qui omet un détail crucial : dans le Mali d’aujourd’hui, l’histoire ne peut être racontée que si elle flatte le pouvoir en place. Inviter près de 250 participants africains à débattre librement de la viabilité des entreprises de presse, alors que les journalistes locaux opèrent avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, relève d’une opération de communication politique majeure visant à feindre une normalité démocratique piétinée au quotidien.
Une justice aux ordres et l’arme de la détention
Loin des grands discours théoriques du forum, la réalité du journalisme de terrain au Mali se mesure désormais en peines de prison ferme. La condamnation en mars 2026 de Youssouf Sissoko, directeur du journal L’Alternance, à deux ans de prison pour avoir simplement partagé une tribune critique, illustre parfaitement la criminalisation du droit d’informer.
Sous couvert de motifs élastiques tels que la « diffusion de fausses informations » ou l’« atteinte à la réputation de l’État », le pouvoir a transformé l’appareil judiciaire en un outil de censure directe. Qu’il s’agisse de l’arrestation d’Alfousseini Togo ou du harcèlement de figures de la presse privée, critiquer les dérives de la junte malienne ou de ses alliés militaires de la région équivaut aujourd’hui à un aller simple pour la cellule.
L’asphyxie du pluralisme et le règne de la peur
À cette répression ciblée s’ajoute un verrouillage structurel de l’espace audiovisuel. Après avoir banni définitivement RFI et France 24, les autorités ont continué de sabrer la diversité de l’information en suspendant d’autres chaînes internationales, à l’instar de TF1 et LCI fin 2025. Les médias locaux, quant à eux, se voient régulièrement interdire de couvrir les activités des partis politiques ou les sujets sécuritaires sensibles.
Pris en étau entre un pouvoir central ultra-sensible et la menace permanente d’enlèvements par les groupes armés dans les régions du centre et du nord, les journalistes maliens n’ont plus d’autre choix que d’adopter une autocensure de survie. Ce climat délétère fait du Mali l’un des pays les plus dangereux de la sous-région pour la presse.
Alors que les travaux du FOPAME doivent se clore par l’adoption d’une « Déclaration de Bamako » censée fortifier le paysage médiatique africain, on peut douter que le document osera mentionner le principal défi local : le simple droit d’exercer son métier sans risquer la prison ou la fermeture de son antenne. Une omerta générale qui rend ce forum non seulement paradoxal, mais profondément indécent.







