Entre négociations avec le FMI, restauration de la confiance des investisseurs, maîtrise des déficits et réponses aux préoccupations quotidiennes des ménages, le nouveau Premier ministre hérite de l’une des missions les plus complexes de l’histoire économique récente du Sénégal.
La nomination d’Ahmadou Al Aminou Mohamed Lo à la tête du gouvernement intervient à un moment décisif pour l’économie sénégalaise. Rarement un Premier ministre aura pris ses fonctions dans un contexte aussi exigeant, marqué à la fois par une crise de confiance financière, des contraintes budgétaires sévères et de fortes attentes sociales.
Au-delà du changement d’équipe gouvernementale, cette nomination peut être interprétée comme une volonté de changer de perspective économique après une période marquée par des résultats décevants sur plusieurs fronts. La montée du chômage, les difficultés d’écoulement de la production maraîchère, les problèmes de commercialisation de l’arachide, la dégradation continue de la crédibilité financière du pays et le ralentissement brutal de la croissance ont progressivement fragilisé les perspectives économiques nationales.
Les prévisions disponibles laissent désormais entrevoir un taux de croissance compris entre 2,2 % et 2,5 % en 2026, un niveau largement insuffisant pour répondre aux besoins d’emploi d’une population jeune et dynamique. Dans le même temps, la gestion de la dette publique est devenue de plus en plus coûteuse et risquée, réduisant les marges de manœuvre budgétaires de l’État.
C’est dans ce contexte que le nouveau Premier ministre est appelé à conduire une phase délicate de redressement économique.
L’atout de l’expérience et de la crédibilité
Le choix d’Ahmadou Al Aminou Mohamed Lo apparaît comme celui de la compétence et de l’expérience. Ancien Directeur national de la BCEAO pour le Sénégal, ancien ministre et haut responsable reconnu pour sa maîtrise des questions économiques, monétaires et financières, il bénéficie d’une crédibilité rare auprès des acteurs nationaux comme des partenaires internationaux.
Son parcours force le respect. Dans les milieux financiers, il est perçu comme un homme de dialogue capable de concilier rigueur technique et sens de l’intérêt général. Cette réputation constitue aujourd’hui un atout précieux pour restaurer la confiance des investisseurs, des partenaires au développement et des marchés financiers.
Réconcilier urgence sociale et discipline budgétaire
La principale difficulté réside dans la nécessité de répondre simultanément à deux impératifs qui peuvent sembler contradictoires.
D’un côté, les finances publiques exigent des mesures de redressement. Le poids de la dette, l’augmentation rapide des charges d’intérêts et les difficultés de financement imposent une gestion budgétaire plus rigoureuse. Certaines décisions, notamment en matière de subventions énergétiques, ne pourront probablement plus être différées.
De l’autre côté, le pays est confronté à des urgences sociales majeures : coût de la vie élevé, chômage persistant, revendications syndicales et attentes fortes en matière d’amélioration des services publics.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre rigueur budgétaire et justice sociale, mais de parvenir à les concilier.
L’exemplarité de l’État comme préalable
L’acceptation des réformes dépendra largement de la capacité de l’État à montrer l’exemple.
Autant l’ajustement progressif des prix de l’énergie apparaît aujourd’hui difficilement évitable, autant il est indispensable d’engager rapidement des mesures visibles de réduction du train de vie de l’État.
Des réductions symboliques mais significatives des traitements, indemnités et avantages accordés aux plus hauts responsables publics — membres du gouvernement, députés, dirigeants d’agences et de sociétés publiques — constitueraient un signal fort adressé aux citoyens.
L’objectif n’est pas uniquement budgétaire. Il s’agit avant tout de démontrer que les sacrifices demandés à la population sont partagés par tous.
Dans une période de contraintes budgétaires, le principe qui devrait guider l’action publique est simple : plus d’efforts pour les plus nantis et plus de solidarité envers les plus vulnérables. Les catégories disposant des revenus les plus élevés et bénéficiant des avantages les plus importants doivent contribuer davantage à l’effort national, tandis que les populations les plus fragiles doivent être protégées des conséquences les plus dures de l’ajustement. C’est à cette condition que les réformes nécessaires pourront être perçues comme justes et bénéficier d’une adhésion sociale suffisante.
Restaurer la confiance et relancer la croissance
La question centrale reste celle du retour de la confiance.
Le Sénégal doit rassurer les marchés financiers, renouer avec ses partenaires techniques et financiers, trouver un accord crédible avec le FMI et améliorer progressivement sa notation souveraine.
Ces objectifs ne constituent pas une fin en soi. Ils sont indispensables pour réduire le coût du financement de l’économie, attirer davantage d’investissements privés et recréer les conditions d’une croissance forte et durable.
La restauration de la crédibilité financière doit ainsi être considérée comme un instrument au service du développement économique et social.
Vers un pacte national de redressement économique
La complexité des défis actuels dépasse les clivages politiques traditionnels.
Entre les exigences du redressement budgétaire, la nécessité de préserver la cohésion sociale et l’ambition de relancer l’économie, aucune solution durable ne pourra être trouvée sans un minimum de consensus national.
L’ouverture d’un large dialogue associant syndicats, patronat, société civile, universitaires et forces politiques apparaît souhaitable afin de construire une trajectoire de redressement partagée.
Le succès des réformes dépendra autant de leur pertinence économique que de leur acceptabilité sociale.
Le temps des décisions
Le nouveau Premier ministre ne dispose pas du luxe du temps. Les défis sont considérables mais les opportunités existent.
Le Sénégal dispose d’atouts importants : une économie diversifiée, des ressources énergétiques nouvelles, une position géographique stratégique et un capital humain de qualité. Encore faut-il restaurer rapidement la confiance et remettre l’économie sur une trajectoire crédible.
La mission d’Ahmadou Al Aminou Mohamed Lo consiste désormais à réussir ce délicat équilibre entre discipline budgétaire et justice sociale, entre réformes économiques et stabilité politique.
Plus que jamais, le Sénégal a besoin d’un véritable pacte national de redressement économique fondé sur la responsabilité, la solidarité, l’efficacité et le dialogue. C’est à ce prix que le pays pourra retrouver une croissance forte, durable et créatrice d’emplois.
Pr Amath NDIAYE
FASEG-UCAD






