Au Sénégal, les constitutionnalistes ressortent leurs vieux manuels, les députés aiguisent leurs arguments et les marabouts politiques consultent déjà les astres. Motif ? Une petite phrase devenue le sujet favori des salons dakarois : et si Bassirou Diomaye Faye dissolvait l’Assemblée nationale dès que la Constitution le lui permettra ?
Dans les couloirs climatisés de la République, on fait les comptes. Depuis que l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko a quitté la Primature et pris ses quartiers au perchoir, le chef de l’État et son ancien mentor se regardent moins comme des compagnons de route que comme deux chauffeurs tenant chacun un volant différent sur le même bus.
Pendant ce temps, l’Assemblée nationale ressemble à une forteresse conquise. Avec une majorité confortable, les partisans de Sonko tiennent l’hémicycle tandis que le Palais observe le spectacle avec une certaine nervosité. Une situation qui rappelle aux vieux routiers de la politique sénégalaise qu’un président sans majorité disciplinée ressemble à un pêcheur sorti en mer avec un filet troué : beaucoup d’efforts pour peu de prises.
C’est dans ce contexte que l’infatigable Talla Sylla est venu souffler à l’oreille présidentielle une idée simple : dissoudre l’Assemblée dès décembre 2026. En clair, renvoyer tout le monde devant les électeurs et demander aux Sénégalais de trancher qui, de Diomaye ou de Sonko, possède vraiment les clés du magasin.
L’idée séduit certains proches du palais. Après tout, la Constitution ouvre cette possibilité après deux ans de législature. Pourquoi continuer à cohabiter avec une majorité devenue turbulente si l’on peut tenter de reprendre la main dans les urnes ?
Mais comme toujours en politique, le remède peut être plus dangereux que la maladie.
Car dans cette partie de poker institutionnelle, Diomaye possède bien la carte de la dissolution. Certes. Mais Sonko conserve celle de la popularité militante et d’un appareil politique solidement installé. Dissoudre pour perdre ensuite des élections législatives constituerait une prouesse stratégique comparable à celle d’un général qui déciderait de faire sauter son propre pont avant d’avoir traversé la rivière.
Les plus cyniques s’amusent déjà à imaginer la campagne. D’un côté, les partisans du président expliqueront qu’il faut lui donner les moyens de gouverner. De l’autre, les fidèles de Sonko affirmeront qu’il faut protéger la « révolution » contre ceux qui veulent la confisquer. Les électeurs, eux, risquent surtout de découvrir qu’ils servent de juges dans un différend familial devenu affaire d’État.
Le plus savoureux reste toutefois la justification avancée par les différents camps. Chacun jure agir au nom de la stabilité des institutions.
Dans les chancelleries, on observe le duel avec curiosité. Dans les marchés dakarois, on se demande plutôt si cette bataille de palais fera baisser le prix du riz. Et dans les taxis de la capitale, les paris sont ouverts : dissolution ou pas dissolution ?
Une chose est certaine. Au Sénégal, la crise a changé de nature. Hier, le combat opposait l’opposition au pouvoir. Aujourd’hui, il oppose deux héritiers du même mouvement qui se disputent l’inventaire.
Et comme souvent sous nos latitudes politiques, la Constitution pourrait bientôt servir de règlement de compte en bonne et due forme.
À condition, bien sûr, que personne ne décide entre-temps de changer les règles du jeu. Ce qui, en politique sénégalaise, serait presque la partie la plus prévisible.







