À Yaoundé, il est des sujets qu’on aborde avec davantage de précautions qu’un plateau d’œufs sur une piste de latérite. L’état de santé de Paul Biya figure tout en haut de la liste.
Depuis plusieurs semaines, l’absence prolongée du chef de l’État camerounais, officiellement parti pour un « court séjour privé en Europe », nourrit les conversations de bistrot, les spéculations sur les réseaux sociaux et les migraines du service de communication du régime.
D’un côté, des médias évoquent un séjour médical à Genève et s’interrogent sur les conditions dans lesquelles le président de 93 ans continue d’exercer le pouvoir. De l’autre, le premier cercle présidentiel assure que le locataire d’Étoudi n’a jamais été hospitalisé et qu’il travaille normalement depuis la Suisse.
Le plus étonnant n’est pas tant l’existence des rumeurs que l’épaisseur du silence officiel qui les entoure. Au Cameroun, quand il s’agit de la santé du chef, l’information circule comme un taxi sans essence : elle avance peu et fait beaucoup de bruit. Aucune communication détaillée n’a été rendue publique, laissant le terrain libre aux hypothèses les plus diverses.
Résultat : la question sanitaire se transforme immédiatement en question politique. Car derrière les bulletins médicaux absents se profile un autre sujet, encore plus délicat : celui de l’après-Biya. Après quarante-trois ans de pouvoir, chaque absence prolongée du président ravive les interrogations sur la succession dans un système largement organisé autour de sa personne.
Et gare à ceux qui s’aventurent trop loin sur ce terrain miné. La récente condamnation de l’internaute Patrick Mengue à six mois de prison pour outrage au président a rappelé qu’au Cameroun, commenter la santé du chef de l’État peut parfois conduire plus vite devant un juge que devant un médecin. Les organisations de défense des droits humains y voient une restriction de la liberté d’expression. Les autorités, elles, invoquent simplement l’application de la loi.
En attendant, le mystère demeure entier. Paul Biya gouverne-t-il depuis sa suite genevoise ? Prépare-t-il son retour ? Ou assiste-t-on à une nouvelle démonstration de l’art camerounais du secret d’État ? Une certitude seulement : à Yaoundé, l’état de santé du président reste un sujet dont tout le monde parle… à voix basse.







