Sous couvert de refondation nationale et de rupture avec l’ordre néocolonial, les juntes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) orchestrent une régression politique sans précédent.
En suspendant ou en étouffant méthodiquement l’activité des partis politiques, ces régimes de transition s’enferment dans une dérive autoritaire dangereuse, camouflée derrière une rhétorique populiste et souverainiste.
Le procès du pluralisme politique
Pour justifier l’illégalité dans laquelle ils plongent l’opposition, les militaires au pouvoir avancent un argumentaire fallacieux : les partis politiques seraient des facteurs de division textuelle, des nids de corruption et des agents de déstabilisation au service de puissances étrangères. Certes, le bilan des décennies de démocratie formelle dans la région est loin d’être irréprochable. Les élites civiles ont trop souvent confondu gouvernance et clientélisme, pavant elles-mêmes la voie aux coups d’État par leur incapacité à répondre à la crise sécuritaire et à la misère sociale.
Cependant, criminaliser le multipartisme sous prétexte d’assurer « l’unité nationale » relève de l’imposture. En confisquant l’espace public, les généraux et colonels de Bamako, Ouagadougou et Niamey ne protègent pas leurs nations : ils protègent leurs propres agendas de maintien indéfini au pouvoir. La dissolution ou la suspension des partis ne résout en rien le terrorisme ; elle prive simplement les citoyens de tout canal légitime d’expression et de contestation.
Le piège de la pensée unique et le culte de la personnalité
Au sein de l’AES, le débat d’idées a été remplacé par des injonctions patriotiques. Quiconque émet une réserve sur la gouvernance des transitions est instantanément labellisé « traître à la patrie ». Ce climat de terreur intellectuelle et politique réduit les populations au silence ou à l’exil, tandis que les médias locaux subissent une censure asphyxiante.
Les militaires prétendent inventer un modèle démocratique « endogène », libéré des standards occidentaux. En réalité, ils recyclent les pires méthodes des dictatures du XXe siècle : l’interdiction de réunion, l’arrestation d’opposants et le culte du chef. Ce « Sahel nouveau » se dessine sans la voix de ses citoyens, imposant une pensée unique qui ne tolère aucune contradiction.
La faillite prévisible du « tout-militaire »
L’argument sécuritaire, clé de voûte de la légitimité de ces juntes, montre pourtant ses limites. Malgré la rupture avec les partenaires traditionnels et la création de l’AES, la violence djihadiste continue de saigner le Mali, le Burkina Faso et le Niger. L’isolement diplomatique et la suspension des libertés publiques n’ont pas rendu les armées nationales plus efficaces sur le terrain ; ils ont seulement affaibli la cohésion sociale indispensable pour mener une guerre de longue durée.
En excluant les forces politiques et la société civile organisée de la gestion de l’État, les régimes militaires se privent de l’expertise nationale et s’aliènent une grande partie des forces vives.
L’effacement des partis politiques à Bamako, Ouagadougou et Niamey lève définitivement le voile sur la nature de ces transitions : elles n’ont de transition que le nom. En repoussant systématiquement les calendriers électoraux et en criminalisant l’opposition, les putschistes démontrent que leur objectif ultime n’est pas de refonder la démocratie, mais d’institutionnaliser un pouvoir militaire permanent. À force d’étouffer toutes les soupapes de sécurité démocratiques, ces régimes préparent le terrain pour de futures crises politiques majeures, car l’histoire enseigne que le silence imposé par la force n’est jamais synonyme de stabilité.







