Le Projet de Loi de finances rectificative (PLFR) 2026 montre à quel point la hausse des coûts de l’énergie bouleverse les finances publiques du Sénégal. Les prévisions faites au début de l’année ne tiennent plus : la croissance attendue est ramenée à 2,7 %, tandis que les subventions destinées à contenir les prix de l’énergie explosent.
Prévues à 250 milliards de FCFA dans la Loi de finances initiale (LFI) 2026, les subventions atteignent désormais 790,3 milliards, soit 540,3 milliards de plus que prévu. Autrement dit, l’État doit consacrer beaucoup plus d’argent pour éviter une hausse encore plus forte des prix de l’électricité et des produits énergétiques. Ces subventions représentent désormais environ 3,5 % du PIB, contre seulement 1,1 % prévu au départ.
Dans le même temps, le déficit budgétaire passe de 1 245,1 milliards à 1 735,2 milliards de FCFA, soit de 5,4 % à 7,6 % du PIB. Le besoin global de financement atteint 6 774,2 milliards de FCFA, dont 4 516,2 milliards au titre de l’amortissement de la dette.
Le retard dans l’ajustement des prix a aggravé le coût budgétaire
La flambée des prix internationaux du pétrole constitue évidemment la cause première de l’augmentation des subventions. Mais la dégradation budgétaire doit également être analysée à la lumière du retard dans l’ajustement des prix intérieurs de l’énergie.
Le relèvement des prix administrés des hydrocarbures n’est intervenu qu’en août 2026, avec l’objectif d’atténuer l’impact du choc sur les finances publiques. Malgré cet ajustement, la charge des subventions énergétiques va atteindre 790,3 milliards de FCFA.
En maintenant pendant plusieurs mois des prix intérieurs insuffisamment ajustés à la forte augmentation du coût des importations, l’État a absorbé dans son budget une part importante du choc. Une adaptation plus progressive et plus précoce aurait pu limiter l’accumulation de cette charge.
Cela montre toute la difficulté de la politique énergétique : protéger immédiatement le pouvoir d’achat peut avoir un coût budgétaire considérable lorsque les prix internationaux augmentent fortement.
Des subventions énergétiques qui évincent l’investissement
L’un des aspects les plus préoccupants du PLFR est l’arbitrage entre subventions énergétiques et investissement public.
Pour absorber notamment le choc énergétique, les dépenses d’investissement sont réduites de 555 milliards de FCFA.
Certes, le Gouvernement précise que les projets prioritaires et les secteurs sociaux doivent être préservés et que les réductions portent notamment sur les projets dont l’exécution ou l’impact socio-économique est jugé insuffisant.
Mais l’ampleur de la contraction de l’investissement pose une question économique fondamentale : jusqu’où peut-on réduire les dépenses qui préparent la croissance future pour maintenir aujourd’hui les prix de l’énergie ?
L’investissement public agit sur les infrastructures, la productivité, l’emploi et le potentiel de croissance. Une subvention énergétique généralisée soutient immédiatement le pouvoir d’achat mais constitue essentiellement une dépense courante. L’arbitrage entre les deux doit donc être apprécié non seulement en fonction de l’urgence sociale, mais également de ses conséquences à moyen terme.
Dans cette logique, les investissements publics, l’éducation et la santé ne doivent pas être sacrifiés pour préserver le confort ou le bien-être énergétique de l’ensemble de la population. La protection des plus vulnérables reste indispensable, mais elle doit progressivement reposer sur des mécanismes mieux ciblés. Le Gouvernement a d’ailleurs demandé d’accélérer le ciblage des subventions destinées aux ménages vulnérables.
Une crédibilité budgétaire encore à reconstruire
Le PLFR 2026 constitue un exercice nécessaire de transparence puisqu’il reconnaît la nouvelle réalité économique et budgétaire. Mais il ne suffit pas, à lui seul, à renforcer durablement la crédibilité financière de l’État.
Le déficit remonte à 7,6 % du PIB, loin de la norme de 3%. Le besoin de financement atteint 6 774,2 milliards de FCFA au lieu des 6075 prévus dans dans la LFI 2026. Dans un contexte de dette élevée et de traitement de la dette,
il faudra notamment démontrer que les écarts constatés entre prévisions et réalisations peuvent être maîtrisés. En effet, la crédibilité budgétaire est désormais un actif essentiel : elle conditionne la confiance des investisseurs, le coût du financement de l’État et, à terme, la capacité du Sénégal à retrouver des financements internationaux dans de meilleures conditions.
Agir aussi sur la consommation énergétique
À court terme, la réponse au choc ne peut pas reposer uniquement sur les prix et les subventions. La maîtrise de la consommation peut également contribuer à réduire la facture énergétique.
Cela peut passer par une plus grande efficacité énergétique dans les bâtiments publics, une rationalisation des déplacements administratifs, le développement des transports collectifs et du covoiturage ainsi que, pour les fonctions qui s’y prêtent, le développement du travail à distance.
Ces mesures ne remplaceront évidemment pas les réformes structurelles, mais elles peuvent contribuer à réduire la consommation de carburants et d’électricité pendant les périodes de forte tension énergétique.
Accélérer le Gas-to-Power et mieux valoriser le gaz de GTA
La réponse structurelle au choc énergétique passe surtout par l’accélération du Gas-to-Power, afin de remplacer progressivement le fioul et le diesel importés utilisés dans la production d’électricité par le gaz naturel disponible au Sénégal.
Cette substitution permettrait de réduire les importations pétrolières, de diminuer l’exposition du coût de production de l’électricité aux fluctuations des cours internationaux du pétrole et d’améliorer durablement la compétitivité énergétique du pays.
La question de la valorisation nationale du gaz naturel liquefié (GNL) de Grande Tortue Ahmeyim (GTA) mérite également d’être posée. La phase 1 fait l’objet d’un contrat de vente conclu avec BP Gas Marketing Limited, portant sur environ 2,45 millions de tonnes de GNL par an, pour une durée initiale pouvant aller jusqu’à vingt ans. Une décision arbitrale rendue en 2024 a par ailleurs confirmé les droits contractuels de BP sur l’achat du GNL concerné.
Accroître la part destinée au Sénégal ne pourrait donc résulter d’une simple décision unilatérale. Cela supposerait une renégociation des arrangements commerciaux avec British Petrolium (BP) et les autres partenaires concernés, notamment la Mauritanie.
L’intérêt économique d’une telle évolution devrait être apprécié en comparant les recettes tirées de l’exportation du GNL aux gains procurés par son utilisation nationale : réduction des importations de combustibles, diminution du coût de production de l’électricité, amélioration de la compétitivité et effets sur l’activité économique.
Conclusion : Résilience dans la solidarité
Le PLFR 2026 montre finalement que le Sénégal ne peut durablement protéger l’ensemble des consommateurs contre les fluctuations internationales du pétrole par le seul budget de l’État.
Avec près de 800 milliards de FCFA de subventions énergétiques, un déficit remonté à 7,6 % du PIB et 555 milliards de réduction des investissements, le choc énergétique devient aussi un problème de choix dans l’allocation des ressources publiques.
L’enjeu dépasse donc la gestion de l’année 2026. Il porte sur la transformation du système énergétique : meilleur ciblage des aides, maîtrise de la consommation, accélération du Gas-to-Power, développement des infrastructures gazières et examen rigoureux des conditions permettant une plus grande utilisation nationale du gaz produit par le Sénégal.
Dans un monde marqué par des tensions géopolitiques croissantes, la guerre au Moyen-Orient s’est étendue à de nouveaux affrontements impliquant notamment l’Arabie saoudite et les Houthis au Yémen, avec des conséquences potentielles sur les infrastructures énergétiques et les grandes voies maritimes. Dans le même temps, la poursuite de la guerre russo-ukrainienne et l’intensification des tensions sécuritaires et hybrides en Europe alimentent les préoccupations concernant un risque d’escalade plus large.
Face à un environnement international aussi incertain, le Sénégal doit faire preuve de Résilience dans la Solidarité. Le pays doit se préparer à absorber des chocs extérieurs qu’il ne maîtrise pas, tout en préservant la cohésion sociale et les bases de sa croissance future.
Les sacrifices nécessaires au redressement ne peuvent cependant être durablement acceptés que s’ils sont perçus comme équitablement répartis. À cet égard, les élites politiques et administratives doivent montrer le bon exemple sur le front des sacrifices. Lorsque des efforts sont demandés à la population, leur propre contribution, visible et volontaire, à l’effort national renforcerait la légitimité sociale de la politique de redressement.
Le défi est finalement de protéger les plus vulnérables sans compromettre l’avenir, de maîtriser la dépense énergétique sans sacrifier l’investissement, l’éducation et la santé, et de transformer les ressources gazières du Sénégal en un véritable instrument de développement énergétique, de compétitivité et de résilience économique.
Pr Amath NDIAYE
FASEG-UCAD







