Pendant plus d’une décennie, les acteurs du conflit malien ont souvent été présentés comme appartenant à des catégories distinctes : séparatistes touaregs d’un côté, groupes djihadistes de l’autre, État malien au centre d’une lutte pour le contrôle territorial. Aujourd’hui, cette lecture apparaît de moins en moins pertinente.
Au cœur de cette transformation se trouve Alghabass Ag Intalla, chef touareg originaire de Kidal et dirigeant de la Front de Libération de l’Azawad (FLA). Ancien député, figure centrale des rébellions du Nord et héritier d’une influente famille de la confédération des Kel Adagh, il s’est progressivement imposé comme l’un des principaux architectes des équilibres militaires qui redessinent le Sahel malien.
L’itinéraire d’Ag Intalla illustre les ambiguïtés du conflit. Élu à l’Assemblée nationale malienne entre 2002 et 2012, il rejoint d’abord la rébellion touarègue avant de s’associer à Ansar Dine, mouvement islamiste dirigé par Iyad Ag Ghali. Quelques mois plus tard, il prend ses distances avec cette organisation et crée un nouveau mouvement avant d’intégrer le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad. Cette capacité à naviguer entre différentes sphères politiques et militaires a contribué à renforcer son influence bien au-delà de sa région d’origine.
Le retour de Kidal
La reprise de Kidal en 2026 par des forces rebelles a marqué un tournant symbolique et stratégique. Cette ville, longtemps considérée comme le cœur politique du nationalisme touareg, représente davantage qu’un simple enjeu territorial. Pour de nombreux groupes armés du Nord, elle demeure le centre de gravité de leur légitimité politique.
La bataille a également confirmé une réalité que plusieurs observateurs relevaient déjà depuis des années : la coopération croissante entre certains mouvements rebelles et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), branche sahélienne d’Al-Qaïda. Bien que leurs objectifs idéologiques diffèrent sur de nombreux points, les deux camps partagent des intérêts tactiques communs face aux forces gouvernementales et à leurs alliés militaires.
Une alliance de circonstance devenue structurelle
Dans les conflits contemporains, les alliances ne reposent pas toujours sur une vision commune de l’avenir. Elles émergent souvent d’intérêts immédiats : contrôle des routes, accès aux ressources, protection des communautés locales ou résistance à un adversaire partagé.
Au Mali, cette logique a progressivement rapproché certaines factions rebelles et certains groupes djihadistes. Alors que les mouvements touaregs revendiquaient historiquement davantage d’autonomie pour l’Azawad, les organisations djihadistes poursuivent un projet religieux transnational. Pourtant, sur le terrain, ces divergences ont parfois été reléguées au second plan face aux nécessités militaires.
Le rôle d’Alghabass Ag Intalla semble précisément résider dans sa capacité à maintenir cet équilibre fragile. Chef militaire, négociateur politique et notable tribal, il dispose d’une légitimité dans plusieurs cercles de pouvoir rarement réunis entre les mains d’un seul acteur.
Les défis pour Bamako
Pour les autorités maliennes, cette évolution complique considérablement les perspectives de stabilisation. Depuis la prise du pouvoir par les militaires à Bamako, la stratégie officielle repose sur la restauration de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national. Mais l’entrecroisement des réseaux rebelles, communautaires et djihadistes rend cette ambition particulièrement difficile à atteindre.
La présence de groupes armés capables de coopérer ponctuellement malgré des différences idéologiques crée un environnement sécuritaire mouvant, dans lequel les lignes entre insurrection, gouvernance locale et économie de guerre deviennent de plus en plus floues.
Un nouvel ordre sahélien ?
L’histoire d’Alghabass Ag Intalla est aussi celle d’une transformation plus profonde du Sahel. Les anciennes frontières entre rébellion identitaire, militantisme islamiste et pouvoir traditionnel ne correspondent plus entièrement à la réalité du terrain.
À Kidal comme dans une grande partie du nord du Mali, le pouvoir repose désormais sur des réseaux d’alliances complexes où les appartenances tribales, les intérêts sécuritaires et les calculs politiques se mêlent étroitement. Dans ce paysage fragmenté, Alghabass Ag Intalla apparaît moins comme le chef d’un simple mouvement armé que comme l’un des principaux stratèges d’un nouvel équilibre régional dont les conséquences continueront d’influencer le Mali bien au-delà des champs de bataille.







