La rhétorique officielle des régimes de l’Alliance des États du Sahel (AES) ne jure que par la « rupture », la souveraineté retrouvée et le rejet des tutelles exogènes. En dressant l’étendard d’une politique étrangère décolonisée, les juntes au pouvoir ont fait de la confrontation avec l’ancien ordre occidental leur fonds de commerce politique. Mais ce vernis souverainiste résiste-t-il à l’épreuve des faits ? C’est toute la pertinence de l’analyse critique menée sur par le docteur en philosophie Ousmane Timera, qui pousse l’introspection plus loin : la décolonisation de la diplomatie suffit-elle réellement si l’État lui-même reste un produit colonial aliénant ?
L’illusion d’une émancipation superficielle
S’affranchir des accords militaires iniques, diversifier ses partenaires géopolitiques ou claquer la porte des organisations régionales sous influence ne constituent, au fond, que des changements de façade s’ils font l’impasse sur la nature structurelle du pouvoir en place. Comme le souligne le docteur Ousmane Timera, l’État africain contemporain, tel qu’il a été légué par la colonisation, n’est pas le fruit d’une genèse endogène.
En conservant les structures administratives, les réflexes autoritaires et les méthodes de contrôle social hérités directement de la colonie, tout en changeant simplement de pavillon ou d’alliances, les juntes militaires reproduisent le même schéma d’asservissement. Vouloir libérer l’État de la tutelle occidentale tout en maintenant l’emprise étatique sur la société civile et les consciences relève d’une contradiction fondamentale.
Du renforcement de l’appareil à l’étouffement des libertés
Cette contradiction éclate au grand jour dans la gestion de la politique intérieure, où l’argument sécuritaire sert trop souvent de prétexte à une dérive liberticide. Qu’il s’agisse de museler les voix dissidentes, d’encadrer de force les pratiques religieuses ou de dénier aux corps intermédiaires et aux citoyens toute autonomie de pensée, le pouvoir militaire confond systématiquement puissance de l’appareil d’État et liberté du peuple.
L’histoire longue de l’Afrique de l’Ouest rappelle pourtant que les dynamiques civilisationnelles, les réseaux de savoirs et les solidarités populaires (notamment à travers les traditions intellectuelles et spirituelles) ont toujours su prospectivement prospérer en dehors des carcans administratifs rigides. En cherchant à régenter par décret la vie des citoyens et leurs consciences, les autorités de l’AES s’inscrivent paradoxalement dans la continuité des méthodes coloniales d’encadrement des populations.
Sortir de l’imposture idéologique
La véritable décolonisation ne se décrète pas à coups de slogans anti-impérialistes ou de reniements diplomatiques spectaculaires. Elle exige une refondation profonde de l’État et du contrat social, plaçant l’épanouissement et la liberté effective des sociétés civiles au centre des priorités, bien avant la préservation des intérêts d’une caste militaire.
Comme l’analyse avec justesse le docteur Timera, tant que les dirigeants sahéliens se contenteront d’habiller un pouvoir autocratique aux habits neufs du nationalisme de combat, la « décolonisation de la politique étrangère » restera une imposture.







