Il aura fallu une émission de radio et quelques vidéos TikTok pour faire vaciller l’ego des colonels de Bamako. Ce lundi 17 août 2026, la hache judiciaire est une fois de plus tombée sur ce qu’il reste de la liberté d’expression au Mali : dix ans de prison, dont sept ans ferme, infligés au célèbre chroniqueur Mohamed Youssouf Bathily, dit « Ras Bath », et à l’activiste Rokia Doumbia, plus connue sous le sobriquet de « Rose Vie Chère ».
Leur crime ? Avoir commis le sacrilège ultime en autocratie militaire : parler du quotidien des Maliens. Avoir osé dire tout haut ce que la ménagère murmure au marché. Poursuivis sous des qualifications grandiloquentes, « association de malfaiteurs » et « atteinte au crédit de l’État » , les deux prévenus payent au prix fort le simple fait de rappeler une réalité triviale que les dorures des palais d’État tentent de masquer : le panier de la ménagère est vide.
Le mirage souverainiste face au pouvoir d’achat
Aux yeux de la junte aux commandes depuis les coups d’État successifs, le calcul est aussi primaire que despotique. Pour régner sans partage, il ne suffit pas de faire taire les partis politiques et d’embastiller l’opposition ; il faut criminaliser le thermomètre de la misère.
Lors du procès devant la cour d’appel de Bamako, l’image de Ras Bath, silhouette amaigrie, traits tirés après plus de trois ans de détention arbitraire, offrait un miroir saisissant de l’état du pays. Pour avoir invité une militante dénonçant l’inflation galopante, pour avoir osé mentionner les difficultés d’approvisionnement et le coût étouffant de la vie, le chroniqueur se retrouve qualifié de « malfaiteur ». Les juges, sous la dictée du pouvoir exécutif, ont produit des échanges WhatsApp pour tenter de tricoter un « complot » là où il n’y avait que du journalisme et du militantisme citoyen.
À Bamako, la grammaire du pouvoir est désormais claire : s’inquiéter du prix de l’huile ou de la viande relève de la haute trahison. La junte a forgé une grille de lecture paranoïaque où toute critique de la politique économique équivaut à un sabotage. Mais à qui la junte fait-elle croire qu’un micro ou un compte TikTok menace la sécurité nationale ? Si le « crédit de l’État » s’effondre, ce n’est pas à cause des dénonciations de Rose Vie Chère, mais bien sous le poids des promesses non tenues, de l’isolement diplomatique et de la dégradation continue des conditions de vie.
La justice comme fusil d’assaut
Ce verdict d’une sévérité grotesque marque une étape supplémentaire dans le verrouillage démocratique du Mali. En transformant le code pénal en arme de répression massive, les autorités militaires envoient un signal glacial à l’ensemble de la société civile : la résignation ou le bagne.
Mais à force de fermer toutes les soupapes de sécurité, à force de faire de la faim et de la détresse sociale un sujet tabou, la junte s’enferme dans une tour d’ivoire bien fragile. On peut enfermer un chroniqueur, on peut réduire une influenceuse au silence, mais on ne condamne pas l’inflation à sept ans de prison ferme. Le réel finit toujours par repousser les barreaux.







