L’obligation faite aux journalistes burkinabès de participer à un stage d’« immersion patriotique » de six jours à l’Académie de police de Pabré constitue un tournant dans la gestion de l’information par le régime du capitaine Ibrahim Traoré. Vêtus de treillis, armés de fusils d’assaut et contraints de répondre au garde-à-vous aux injonctions du ministre de la Communication, quarante-quatre professionnels des médias publics et privés ont inauguré un dispositif désormais obligatoire.
Plus qu’une simple session d’aguerrissement dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, cette initiative marque le passage d’une répression ciblée des voix critiques à un encadrement préventif et systématique de l’ensemble de la profession.
Une redéfinition doctrinale du rôle de la presse
L’orientation politique de cette mesure s’appuie sur la doctrine formulée devant les recrues par le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, affirmant qu’un journaliste professionnel qui n’est pas patriote représente une menace pour son pays. Cette posture établit une équivalence explicite entre indépendance éditoriale et atteinte à la sécurité nationale.
Ce dogme entraîne d’abord la fin du principe de neutralité : la distance critique et le travail d’enquête indépendant sont désormais assimilés à de la démoralisation des troupes ou à de la connivence avec les groupes armés. Par ailleurs, il impose une injonction stricte à l’alignement, où le traitement du conflit sécuritaire doit s’insérer directement dans la grille de communication des forces armées et du gouvernement de transition. Enfin, l’entraînement physique, l’école du soldat et le maniement des armes visent une assimilation hiérarchique destinée à soumettre le corps médical et rédactionnel aux codes d’obéissance de l’institution militaire.
- De la réquisition punitive à la conscription collective
Cette immersion obligatoire prolonge une stratégie de contrôle entamée dès 2023. Le pouvoir militaire avait d’abord privilégié la suspension des médias étrangers et les sanctions administratives pour limiter l’impact des récits internationaux. Il est ensuite passé à une phase de répression ciblée en ayant recours aux enrôlements forcés et aux réquisitions individuelles sur le front pour punir et dissuader les figures critiques de la société civile et des médias, à l’image du journaliste Serge Oulon.
Avec cette nouvelle formation obligatoire imposée en 2026 à l’ensemble de la profession, la junte franchit une étape supplémentaire : elle bascule dans une conscription collective visant à intégrer directement la presse dans l’effort de guerre d’État.
Les conséquences opérationnelles et sécuritaires
L’intégration forcée des journalistes dans l’appareil sécuritaire produit des effets majeurs sur le plan déontologique et sécuritaire. On assiste d’une part à une perte irrémédiable d’accès indépendant au terrain. Les reportages en zone de conflit risquent d’être réduits à des visites guidées organisées par l’armée, interdisant toute vérification impartiale des bilans ou des accusations d’exactions sur les populations civiles.
D’autre part, cette mesure crée une exposition accrue pour les reporters. En affichant des journalistes en uniforme et en armes sur la télévision nationale, le pouvoir affaiblit le statut de civil protégé garanti par le droit international humanitaire. Sur le terrain, les reporters risquent désormais d’être directement assimilés à des combattants par les groupes djihadistes.
En imposant la tenue militaire à la presse, la junte de Ouagadougou ne cherche pas uniquement à renforcer l’effort de guerre : elle dissout la frontière entre information et propagande, transformant les acteurs de l’information en auxiliaires de la communication d’État.







