En convoquant diplomatiquement le représentant du Nigeria après les déclarations de Bola Tinubu sur la dégradation sécuritaire au Sahel, la Confédération des États du Sahel (AES) privilégie la posture politique à l’analyse lucide d’une crise transfrontalière.
La politique de l’esquive face aux réalités géopolitiques
L’épisode diplomatique met en lumière le fonctionnement diplomatique de l’Alliance des États du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger). Interpellés par les déclarations du président nigérian Bola Ahmed Tinubu, qui soulignait que l’insécurité dans les pays voisins du Sahel alimentait les violences au Nigeria, les ministères des Affaires étrangères de l’AES ont réagi par une protestation conjointe, qualifiant l’analyse nigériane de « rapide, très simpliste et surprenante ».
Pourtant, la remarque de Bola Tinubu ne fait que rappeler une réalité géographique et sécuritaire élémentaire : les groupes armés terroristes tirent parti des frontières poreuses et des zones de faible contrôle territorial pour se déplacer et opérer d’un pays à l’autre. En balayant cette observation au nom du respect des « sacrifices considérables consentis », l’AES substitue une posture d’indignation morale à un constat stratégique objectif.
Le piège du récit victimaire pour la consommation interne
Cette démarche diplomatique conjointe, réunissant les représentants burkinabè, malien et nigérien face au chargé d’affaires du Nigeria, répond avant tout à une impératif de politique intérieure pour les juntes au pouvoir :
Pour des régimes dont la légitimité repose sur la promesse de la reconquête souveraine du territoire, admettre que le vide sécuritaire sahélien affecte négativement les voisins régionaux équivaudrait à reconnaître les limites de leur propre stratégie.
En accusant le Nigeria de « mépris » et de céder à un « biais préoccupant », l’AES instrumentalise la fibre patriotique et anti-impérialiste, rejetant la responsabilité des blocages sécuritaires sur les voisins alignés avec les organisations régionales.
Alors que le Nigéria subit lui-même le terrorisme de Boko Haram et de l’ISWAP depuis plus d’une décennie, reprocher à Abuja de manquer de solidarité occulte le fait que la coopération militaire régionale nécessite une franchise réciproque sur la situation du terrain.
L’impasse de l’isolement stratégique
En privilégiant la surenchère verbale et la querelle de mots plutôt que la concertation pragmatique avec le géant économique et militaire sous-régional qu’est le Nigeria, l’AES s’enferme dans un isolement diplomatique contre-productif.
Après le retrait de la CEDEAO, ces frictions publiques réduisent encore davantage les espaces de concertation multilatérale nécessaires à la gestion des menaces transfrontalières. La lutte contre le terrorisme ne se gagne pas par des communiqués diplomatiques visant à protéger une image de marque, mais par la coordination opérationnelle et le partage de renseignements entre États limitrophes.
En voulant imposer une narration officielle exempte de toute faille, l’Alliance des États du Sahel risque d’affaiblir les alliances régionales indispensables pour stabiliser durablement la région.







