C’est le dernier chantier en date du pouvoir militaire à Ouagadougou. Réunis sous la bannière d’une prétendue « décolonisation des esprits », le gouvernement de transition vient de procéder à une refonte à la hussarde des programmes d’histoire, de géographie et d’éducation civique au secondaire. L’ambition affichée ? Éliminer des manuels les termes jugés « infantilisants » et imposer une grille de lecture souverainiste.
Mais ne nous y trompons pas : ce que le régime présente comme une émancipation culturelle s’apparente avant tout à une mise au pas de l’école burkinabè.
Une novlangue militaire pour masquer le chaos
Pour légitimer son emprise, la junte s’en prend à la sémantique. Dans les nouvelles directives pédagogiques, les termes évoquant la précarité ou les difficultés structurelles doivent céder la place à une phraséologie lissée et politiquement correcte. Bannir des mots comme « pauvreté » ou « crise » du vocabulaire scolaire ne relève pas de la décolonisation, mais de la méthode Coué.
Alors que le pays s’enfonce chaque jour davantage dans l’insécurité, que des régions entières échappent au contrôle de l’État et que des milliers d’écoles restent fermées à cause des violences djihadistes, la priorité des colonels est de toiletter la grammaire. Une diversion grotesque destinée à faire oublier que la première menace pour la jeunesse burkinabè aujourd’hui n’est pas le vocabulaire des anciens manuels, mais l’incapacité du régime à assurer sa sécurité et son avenir.
Effacer le doute, façonner le « citoyen modèle »
En manipulant l’enseignement de l’histoire et de la géographie, le pouvoir cherche à substituer un dogme à un autre. L’histoire n’est plus envisagée comme une matière critique visant à former des citoyens libres et éclairés, mais comme un outil de propagande destiné à bâtir le roman national exigé par le régime.
En verrouillant ce qu’il est permis d’enseigner ou de dire en classe, la junte cherche à tuer dans l’œuf tout esprit critique. Les enseignants, sommés de se plier à la ligne officielle, se retrouvent réduits au rôle d’exécutants d’une idéologie d’État. Ce que craint le pouvoir par-dessus tout, ce ne sont pas les fantômes du passé colonial, mais une jeunesse capable d’analyser la complexité du présent et de questionner l’autoritarisme des dirigeants actuels.
La dérive autoritaire jusqu’au banc de l’école
Cette réécriture des programmes s’inscrit dans un tableau plus vaste et sombre : la fermeture progressive de l’espace démocratique au Burkina Faso. Après avoir réduit au silence la presse indépendante, dissous ou suspendu les voix critiques et restreint les libertés politiques, le pouvoir s’attaque désormais au dernier rempart du libre arbitre : la salle de classe.
En confondant patriotisme et soumission idéologique, la junte ne décolonise pas : elle embrigade. En confisquant le savoir pour pérenniser son emprise sur la société, elle risque de condamner toute une génération à l’isolement intellectuel et à la pensée unique.







