La capitale nigérienne s’est réveillée samedi sous le bruit des armes. Des échanges de tirs nourris ont été signalés durant plusieurs heures autour de la base militaire attenante à l’aéroport international de Niamey, mais également à proximité du palais présidentiel. Le régime militaire affirme avoir progressivement repris le contrôle de la situation, qu’il présente comme un « mouvement d’humeur » provoqué par des soldats en rupture avec la hiérarchie militaire. Par Éric Ngarlem Toldé.
Dans un communiqué lu à la télévision publique, le ministre nigérien de la Défense, le général Salifou Mody, a reconnu qu’un groupe de militaires avait tenté de prendre le contrôle de certains sites sensibles de la capitale. Selon lui, les mutins auraient notamment séquestré certains de leurs camarades au sein de la base 101 de Niamey avant d’ouvrir le feu sur plusieurs positions.
« La prompte réaction des forces de défense et de sécurité a permis de circonscrire ce mouvement d’humeur et de reprendre progressivement le contrôle de ces sites », a déclaré le ministre. Il a appelé la population à conserver son calme et à poursuivre normalement ses activités.
Mais derrière cette communication officielle, les premières heures de la journée ont été marquées par une forte tension dans plusieurs quartiers de Niamey.
Des tirs qui ont réveillé la capitale
Selon plusieurs habitants cités par l’AFP, des tirs nourris et des détonations ont commencé aux alentours de 1 heure du matin, heure locale, dans la zone de la base militaire située près de l’aéroport. Les échanges de tirs se seraient prolongés jusqu’au matin.
Dans les quartiers proches de l’aéroport, la population a vécu plusieurs heures d’angoisse.
« On a eu trop peur, ça tirait trop, je me suis cachée sous le lit tellement j’ai eu peur », a raconté une habitante du quartier de la Poudrière.
Un autre résident de Talladjé, également situé à proximité de l’aéroport, décrit une scène particulièrement impressionnante : « Les murs tremblaient, mes tympans bourdonnaient. »
Au petit matin, les accès à certains lieux stratégiques étaient bloqués. Des militaires empêchaient notamment les véhicules de circuler en direction du palais présidentiel et de la télévision nationale, obligeant les automobilistes à rebrousser chemin.
Le signal de la télévision publique a également été interrompu pendant un peu plus d’une heure avant de revenir aux alentours de 10 heures.
En fin de matinée, le calme semblait toutefois être revenu. « Tout est redevenu calme, on n’entend plus de tirs », témoignait un habitant du quartier de Yantala, situé non loin de la présidence.
Le palais présidentiel pris pour cible ?
Les circonstances exactes de l’incident restent encore à établir. Une source sécuritaire ouest-africaine avait indiqué à l’AFP qu’une tentative de pénétration dans le palais présidentiel aurait été menée par des militaires insurgés.
Ces derniers auraient été repoussés par la garde présidentielle.
« Il est clair que pour le moment la garde est restée loyale » au général Abdourahamane Tiani, a déclaré un diplomate africain présent à Niamey, cité par l’AFP.
Le député nigérien Ibrahim Bana, membre du Parlement de l’Alliance des États du Sahel (AES), a pour sa part assuré sur Facebook que « la situation est totalement sous contrôle de la Garde présidentielle ».
Ces déclarations constituent un élément important dans une capitale où la fidélité des unités militaires constitue l’un des principaux enjeux depuis le coup d’État de juillet 2023.
Arrivé au pouvoir après le renversement du président Mohamed Bazoum, le général Abdourahamane Tiani dirige depuis trois ans le Niger. Mohamed Bazoum demeure détenu par les autorités militaires, malgré les nombreuses demandes internationales appelant à sa libération.
Une troisième alerte armée à Niamey cette année
L’incident de samedi intervient dans un contexte sécuritaire particulièrement tendu. Il s’agit, selon les informations rapportées par l’AFP, de la troisième fois cette année que des échanges de tirs importants sont signalés dans la capitale.
Mais les précédents épisodes de janvier et de juin étaient liés à des attaques jihadistes visant l’aéroport international de Niamey. L’attaque de janvier avait été attribuée à l’État islamique, tandis que celle de juin avait été revendiquée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaida.
En juin, l’attaque avait fait 11 morts parmi les militaires et deux victimes civiles.
Le caractère particulier des événements de samedi réside donc dans leur origine présumée : cette fois, les tirs auraient impliqué des membres des forces armées nigériennes eux-mêmes.
Si la version officielle parle d’un « mouvement d’humeur », l’épisode soulève néanmoins des interrogations sur la cohésion au sein de l’appareil militaire qui gouverne le pays.
La base 101, un site hautement stratégique
La base 101 occupe une position particulièrement sensible. Située dans le complexe de l’aéroport international de Niamey, elle abrite des infrastructures militaires majeures ainsi que le quartier général des partenaires russes du Niger, Africa Corps.
Le site accueille également l’état-major de la force unifiée de l’AES, regroupant le Niger, le Burkina Faso et le Mali.
Cette localisation donne à l’incident une dimension supplémentaire. Une prise de contrôle durable de la base aurait pu affecter non seulement le dispositif militaire nigérien, mais également les structures de coopération sécuritaire mises en place par les trois pays de l’AES.
La base avait également accueilli, entre décembre et janvier, une importante cargaison de concentré d’uranium destinée à être exportée. Aucun mouvement de cette cargaison n’a depuis été identifié.
Une junte sous pression sur plusieurs fronts
Depuis le coup d’État de juillet 2023, le Niger a profondément réorienté ses alliances. La rupture avec la France, autrefois partenaire militaire majeur de Niamey dans la lutte contre les groupes jihadistes, a été suivie d’un rapprochement avec la Russie.
Avec le Burkina Faso et le Mali, le Niger a également créé l’Alliance des États du Sahel, devenue une confédération entre les trois régimes militaires.
Cette nouvelle architecture régionale revendique une plus grande souveraineté sécuritaire et politique. Mais sur le terrain, la menace jihadiste demeure persistante.
Les régions occidentales du Niger, notamment Tillabéri, continuent d’être frappées par des attaques meurtrières contre les civils et les forces de défense et de sécurité.
Le pouvoir de Niamey accuse régulièrement la France de soutenir ou de financer les groupes djihadistes afin de déstabiliser le régime. Paris rejette fermement ces accusations.
Après les tirs, les interrogations
Pour l’heure, aucune information officielle ne fait état du nombre de mutins impliqués, de leurs revendications précises, ni d’éventuelles victimes. Le gouvernement affirme avoir repris le contrôle des sites concernés et appelle la population au calme.
Reste que cet épisode intervient dans un pays dirigé par une junte militaire et confronté simultanément à une insécurité djihadiste persistante, à de fortes tensions géopolitiques et à une recomposition profonde de son appareil sécuritaire.
La question essentielle est désormais de savoir ce qui s’est réellement passé au sein de la base 101 : simple mouvement de soldats mécontents rapidement contenu, ou manifestation plus profonde des tensions internes à l’appareil militaire ?
Le retour au calme ne suffira pas à effacer les détonations de la nuit. À Niamey, elles rappellent surtout une réalité embarrassante pour tout régime arrivé au pouvoir par les armes : lorsque les armes se retournent à l’intérieur de la caserne, la stabilité politique devient soudain une affaire de loyauté militaire.







