Alors que le Burkina Faso fait face à une crise sécuritaire majeure, le pouvoir militaire dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré livre une autre guerre, plus sournoise : celle de l’information.
L’enquête récemment publiée par Reporters sans frontières (RSF) révèle l’existence du « BIR-C », une structure cyber-activiste orchestrée depuis le sommet de l’État pour harceler les journalistes critiques. Une dérive qui marque une nouvelle étape dans le verrouillage de l’espace public au Sahel.
Une stratégie de contrôle total de l’information
Dans les manuels de contre-insurrection, le contrôle du récit est aussi stratégique que la tenue du terrain. Mais à Ouagadougou, la frontière entre communication institutionnelle et guerre psychologique s’est totalement effacée. La junte au pouvoir ne se contente plus de suspendre les médias étrangers ou de censurer la presse locale : elle a développé un appareil d’influence numérique capable de détruire méthodiquement la crédibilité des voix dissidentes.
Le modus operandi du « BIR-C » (Brigade) d’intervention rapide cyber), mis en lumière par l’ONG RSF, repose sur une mécanique à deux détentes :
1. La phase d’assaut numérique : Campagnes de dénigrement coordonnées, diffamation, menaces de mort directes et diffusion de données personnelles (doxxing).
2. La phase d’exécution étatique : Une fois le journaliste diabolisé aux yeux de l’opinion pro-régime, les services de sécurité ou les forces armées interviennent pour procéder à des arrestations ou des réquisitions forcées vers le front.
« Le lynchage en ligne ne relève plus du militantisme spontané, mais d’une doctrine d’État visant à fabriquer le consentement et à paralyser toute capacité d’investigation. »
Une chaîne de responsabilité qui remonte à l’Exécutif
L’aspect le plus troublant de cette enquête ne réside pas dans l’existence de cyber-militants, un phénomène désormais courant dans les régimes autoritaires, mais dans l’implication directe de hauts responsables de l’appareil sécuritaire burkinabè. Les faisceaux d’indices et les fuites issues de canaux de discussion restreints désignent des connexions directes avec le ministère de la Défense et le cercle rapproché du capitaine Traoré.L’illusion du patriotisme numérique.
Pour légitimer ces pratiques, le pouvoir s’abrite derrière la rhétorique du souverainisme et de la « mobilisation nationale ». Dans ce schéma manichéen, toute interrogation sur la conduite des opérations militaires ou sur la gestion de l’État est immédiatement assimilée à une haute trahison ou à une complicité avec le terrorisme.
Cette instrumentalisation du sentiment patriotique produit un effet dévastateur :
● L’assèchement de la presse indépendante : De nombreux journalistes locaux sont contraints à l’exil ou au silence.
● La création de « bulles de filtres » propagandistes : Une partie de la population est alimentée par un récit officiel déconnecté des réalités du terrain.
● La dégradation des libertés fondamentales : La liberté d’informer, pourtant garantie par la constitution burkinabè, est réduite à une coquille vide.
Vers une impasse politique
En transformant le cyberespace en champ de bataille contre ses propres citoyens, la junte burkinabè montre les limites de son modèle de gouvernance. Si la terreur numérique permet de faire taire à court terme les contestations, elle ne saurait tenir lieu de stratégie sécuritaire ni pallier l’absence de débat démocratique. En étouffant les alertes des journalistes et des observateurs indépendants, le régime se prive de son meilleur rempart contre les abus et l’aveuglement stratégique.







