Éric Topona résume dans cette note de lecture les grandes lignes de l’essai publié le 11 juin par le Premier ministre tchadien, Allah Maye Halina. Publié aux éditions Afrique en mutations, l’essai est intitulé : Protocole républicain et diplomatie. Des traditions établies aux enjeux contemporains.
Les images quotidiennes que nous offre le déploiement des relations entre États ou au sein des organisations internationales sont celles d’un univers au sein duquel tout semble aller de soi. Qu’il s’agisse des évènements majeurs qui rythment la vie des institutions au sein d’un État, du calendrier historique à travers ses commémorations et autres cérémonies qui entretiennent la mémoire historique d’une nation, des visites entre responsables étatiques ou de celles du personnel de l’État dans l’exercice de leurs fonctions, de l’attribution des privilèges républicains et autres insignes de reconnaissance honorifique aux serviteurs de l’État, ils apparaissent tous aux yeux du commun des mortels comme impulsés par une mécanique savamment et préalablement conçue.
Or, le protocole républicain est régi par un ensemble de règles, de principes, de normes et de codes qui doivent faire l’objet d’un respect scrupuleux. S’en écarter pourrait conduire à des crises politiques au sein d’un État, ou des tensions diplomatiques entre États et aux conséquences incalculables, voire gravissimes.
C’est en étant conscient de ces enjeux de premier ordre que l’actuel Premier ministre tchadien, Allah Maye Halina, a publié le 11 juin 2026 aux éditions Afrique en mutations, un essai intitulé : Protocole républicain et diplomatie. Des traditions établies aux enjeux contemporains. L’ouvrage a été préfacé par le président de la République, Mahamat Idriss Déby Itno.
Genèse du protocole
Cet ouvrage n’est pas seulement un condensé des pratiques protocolaires républicaines pour un usage immédiat telles qu’on les connaît dans les différents lieux de pouvoir à travers le monde.
L’auteur prend d’entrée de jeu le plus grand soin de remonter à la genèse même du protocole, lequel est quasiment contemporain des sociétés humaines organisées et de tous les lieux d’exercice du pouvoir. Allah Maye Halina s’emploie préalablement, dans un véritable discours de la méthode, à camper dans une introduction générale la démarche qui a inspiré la conduite de son objet d’étude : « Cet essai voudrait montrer qu’aujourd’hui, l’inscription du protocole dans la grammaire diplomatique permet d’en faire un rouage essentiel de la vie cérémonielle des institutions contemporaines et des lieux de pouvoir. Par son statut de garant de l’hospitalité des États et des institutions, le Protocole d’État se présente, d’une part, comme une ressource et un rouage de la diplomatie préventive, en s’affirmant comme un amortisseur des conflits et un poste avancé du dialogue interétatique apaisé. Il s’affirme aussi comme une ressource de l’approche transversale des différends ». (P. 19)
L’ouvrage est ensuite organisé autour de six chapitres. Il s’ouvre sur un survol historique mais extrêmement fouillé sur les « origines historiques du métier de cour » au chapitre premier. De cette page d’histoire, il en ressort que le protocole d’État émerge de la nécessité de créer un cadre policé dans la conduite des affaires d’une République ou des relations entre États, en dépit des conjonctures historiques, qu’il s’agisse de simples différends, voire de conflits de forte belligérance.
Toutefois, rappelle l’auteur, le protocole d’État, tel qu’on le connaît dans sa configuration actuelle, prend véritablement son essor au XVIIᵉ siècle : « Le protocole d’État tel qu’on l’entend aujourd’hui est probablement une pratique récente, en tout cas postérieure à la signature, le 24 octobre 1648, des traités de Westphalie (ou paix de Westphalie), qui fondent l’État-nation moderne (…)[/SENT] [/SENT] En plus de bouleverser les rapports de forces politiques et religieux, ces traités ont donné naissance au « système westphalien », qui fonde et structure l’ordre international actuel, régi par le principe du respect mutuel entre les États ». (PP. 24-25).
Le Protocole républicain
Aux chapitres II et III, l’auteur s’appesantit ensuite sur deux espaces de la vie des États dans lesquels s’est imposé le protocole et où il a connu de nombreuses évolutions en fonction de la vie des États et de l’évolution des relations internationales. Ces deux chapitres s’intitulent tour à tour « protocoles et règles partagées » et « protocole d’État et rencontres diplomatiques ».
S’agissant du protocole républicain, l’auteur rappelle ses fondements historiques, philosophiques et culturels : « Les règles du protocole républicain de l’ère contemporaine ne sont pas issues d’une génération spontanée, elles découlent de deux sources. D’une part, elles reposent sur des fondements philosophico-politiques, entendus comme un ensemble d’intérêts divers, culturels et rationnels, distincts et clairement marqués, que chacun des États membres de la scène internationale reconnaît et revendique comme une partie intégrante de son identité ou de ses traditions ».
Le protocole qui encadre les relations diplomatiques se trouve à l’intersection des usages inhérents au fonctionnement d’une République et ceux qui sont propres à l’espace des relations internationales. Ce rapprochement tient au fait qu’au plan institutionnel, la frontière entre le national et l’international, le local et le global est loin d’être étanche. Elle est même poreuse. Ce croisement, rappelle l’auteur, est éminemment perceptible dans les attributions et les fonctions de la direction du protocole d’État : « La direction assure le protocole du président de la République, du Premier ministre et du ministre des Affaires étrangères. Dans la réalité de tous les jours, le directeur du protocole d’État introduit les ambassadeurs et s’occupe du protocole du chef de l’État. Il est lui-même ambassadeur de rang. Le directeur adjoint du protocole à la charge du protocole du Premier ministre, chef du gouvernement ». (P. 67)
De nombreuses cérémonies officielles ont cette singularité et cet usage double qu’elles ont cet usage qui ressortit à la fois du fonctionnement normal des institutions régaliennes, du cérémonial républicain et des usages diplomatiques. Au titre de quelques exemples caractéristiques de cette double fonction, figurent la présentation des lettres de créance par les chefs de mission diplomatique nouvellement accrédités auprès d’un État, les cérémonies de présentation de vœux aux chefs d’État, les cérémonies officielles qui rythment la vie d’une nation à l’instar de la célébration des fêtes nationales. Dès lors, pour le personnel en fonction au sein d’une direction du protocole d’État, il doit être initié aux subtilités de la pratique protocolaire propres, par exemple, aussi bien au fonctionnement du ministère des Affaires étrangères qu’à celles qui ont cours au sein de la Présidence de la République.
Le protocole diplomatique
Cependant, dans le fonctionnement d’un État, le protocole républicain et diplomatique ne se déploie pas seulement au sein de l’État. Il s’exprime aussi sur la scène internationale à l’occasion des déplacements internationaux du président de la République. Dans ces cas de figure, la gestion du protocole est de la responsabilité exclusive du protocole d’État. Ces moments sont d’une délicatesse diplomatique particulière en ce sens que ce ne sont pas seulement des personnes physiques, incarnations certes de l’État, qui se déplacent à l’international. Mais c’est l’État dans toute sa solennité et sa majesté. Ces déplacements internationaux font systématiquement l’objet d’une préparation coordonnée en amont entre les services du protocole des deux États.
Dans cette mise en mouvement du protocole diplomatique, il existe des banquets diplomatiques qui sont d’une importance cruciale. C’est ainsi que Napoléon III reçut en 1855 la reine Victoria, sous les dorures du château de Versailles, et offrit à cette occasion un dîner somptueux. L’objectif ultime était de renforcer les liens entre Français et Britanniques contre la Russie pendant la guerre de Crimée. Lors du récent sommet du G7 qui vient de se tenir à Évian-les-Bains, en France, du 15 au 17 juin 2026, demeure en mémoire la réception somptueuse du président américain Donald Trump. Il a été reçu par son homologue français Emmanuel Macron, toujours au château de Versailles, avec en arrière-plan la volonté de renforcer les liens franco-américains.
C’est à juste titre que l’auteur souligne : « Les banquets occupent une place à part dans le protocole diplomatique, précisément parce qu’ils ont historiquement eu un rôle décisif dans la mise en place des rapports de convivialité entre États. Depuis l’époque médiévale où elle a largement contribué à forger les alliances entre monarques et nobles, les plaisirs de table sont demeurés une arme stratégique qui prospère à l’ère de la mondialisation. « Aujourd’hui, les dîners d’État sont une ressource importante de la diplomatie de persuasion et d’influence. » (P. 77)
Évocation d’exemples historiques
L’autre grande articulation de cet ouvrage, c’est l’évocation d’exemples historiques de pays qui demeurent reconnus comme des exemples historiques où l’art du protocole d’État a été porté à son niveau le plus élevé d’exigence et de compétence. Il s’agit précisément de la Côte d’Ivoire et de son emblématique directeur du protocole Georges François Ouégnin qui a fêté le 13 juin 2026 ses 92 ans. Il aura réussi le tour de force de demeurer en fonction sous divers chefs d’État en dépit des divergences politiques qui les ont opposés. (Georges François Ouégnin a occupé le poste prestigieux de directeur du protocole d’État de la République de Côte d’Ivoire durant près de 40 ans, de 1962 à 2001). Il peut être considéré à cet égard comme une bible du protocole d’État à laquelle de nombreux serviteurs du protocole devraient s’abreuver.
Toujours habité par ce souci d’étendre son objet d’étude aux exemples les plus illustratifs de la bonne gestion de la complexité de l’univers du protocole diplomatique, l’auteur s’est intéressé au protocole au sein des enceintes internationales de premier ordre, notamment la plus importante d’entre elles, l’Organisation des Nations unies. Cet exemple est d’une importance cruciale pour les lecteurs qui s’approprieront cet ouvrage en ce sens que l’ONU, en dépit de la remise en question actuelle du multilatéralisme, demeure l’espace diplomatique de premier ordre pour la conduite des affaires du monde.
C’est dans cette même trajectoire argumentative que les deux derniers chapitres de l’ouvrage sont consacrés à la diplomatie à l’ère de la globalisation et aux défis nouveaux auxquels est confronté le protocole d’État dans une ère de profonds bouleversements géopolitiques.
Cette production éditoriale vient combler un vide et s’impose pour les serviteurs de l’État et ceux qui sont appelés à servir dans les instances internationales comme une référence éditoriale incontournable.







