Washington exporte ses expulsés en Afrique : la nouvelle frontière de la politique migratoire de Trump
De l’Eswatini à la RDC, en passant par le Ghana ou la Guinée équatoriale, plusieurs pays africains sont devenus les destinations inattendues de migrants expulsés des États-Unis. Une stratégie controversée qui mêle pressions diplomatiques, incitations financières et zones grises juridiques.
Parfois, ils sont cambodgiens, cubains, colombiens ou nigérians. Mais leur point commun est ailleurs : au lieu d’être renvoyés dans leur pays d’origine, ils se retrouvent en Afrique, souvent sans l’avoir su avant l’atterrissage.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, Washington a considérablement élargi le recours aux expulsions vers des pays tiers. Une politique qui, selon des avocats, des ONG et d’anciens responsables américains, repose sur un subtil mélange de coercition diplomatique et d’incitations financières.
Au cœur du dispositif : plusieurs États africains, appelés à accueillir des migrants dont les États-Unis ne souhaitent plus assumer la présence sur leur territoire.
L’Afrique, nouvelle terre d’accueil forcée
L’histoire de Pheap Rom illustre les dérives dénoncées par les défenseurs des droits humains. Ce ressortissant cambodgien de 43 ans croyait être renvoyé en Asie. Il a finalement été expédié en Eswatini, petite monarchie d’Afrique australe dirigée par le roi Mswati III, où il a été détenu pendant plusieurs semaines dans la prison de Matsapha.
D’autres expulsés ont été signalés en République démocratique du Congo, au Ghana, en Ouganda, en Guinée équatoriale ou encore au Soudan du Sud.
Selon plusieurs organisations de défense des migrants, ces personnes se retrouvent souvent dans un véritable « trou noir juridique » : détenues sans inculpation, privées d’assistance juridique efficace et incapables de demander l’asile dans certains pays de transit.
Visa contre migrants
Pour convaincre les gouvernements africains, Washington disposerait de plusieurs leviers.
Le plus visible est la menace de restrictions de visas. Selon d’anciens responsables du département d’État, de nombreux pays africains figurent parmi ceux visés par des mesures limitant l’accès aux États-Unis. Dans plusieurs cas, l’acceptation de migrants expulsés aurait permis de normaliser les relations.
À ces pressions s’ajoutent des contreparties financières. D’après des parlementaires démocrates américains, l’Eswatini aurait accepté d’accueillir jusqu’à 160 expulsés en échange de plus de cinq millions de dollars. Le Rwanda aurait également été approché dans le cadre d’un accord similaire.
Pour les critiques de cette politique, ces arrangements s’apparentent à une externalisation du problème migratoire américain vers des pays économiquement plus vulnérables.
Les protections juridiques remises en question
L’un des aspects les plus controversés concerne le sort de migrants bénéficiant pourtant de protections légales contre l’expulsion.
Plusieurs personnes interrogées par leurs avocats affirment avoir obtenu des décisions les protégeant d’un retour dans leur pays d’origine en raison de risques de torture ou de persécution. Mais l’administration Trump soutient qu’une telle protection n’empêche pas leur transfert vers un pays tiers.
Cette interprétation est aujourd’hui au cœur de multiples recours devant les tribunaux américains.
Pour les juristes spécialisés, la pratique soulève une question fondamentale : un État peut-il contourner l’interdiction de renvoyer une personne vers un danger en la transférant d’abord vers un autre pays qui pourrait ensuite la réexpulser ?
Des États africains divisés
Face aux sollicitations américaines, les réactions africaines sont loin d’être uniformes.
Certains gouvernements ont accepté ces accords, invoquant des raisons humanitaires ou des intérêts diplomatiques. D’autres ont résisté.
Le Burkina Faso a ainsi rejeté l’idée d’accueillir des migrants expulsés. Son ministre des Affaires étrangères avait alors dénoncé ce qu’il considérait comme une forme de pression inacceptable, affirmant que son pays n’était « pas une terre de déportation ».
Le Nigeria aurait lui aussi refusé certaines demandes américaines, au risque de voir les relations bilatérales se tendre.
Une politique appelée à durer ?
Pour Washington, ces accords sont présentés comme un outil indispensable de contrôle migratoire et de sécurité nationale. Pour ses opposants, ils constituent au contraire une remise en cause du droit international de protection des réfugiés.
Une chose est certaine : l’Afrique est devenue un maillon central d’une stratégie américaine d’expulsion qui dépasse désormais largement les frontières du continent américain. Et alors que le nombre exact de personnes concernées demeure inconnu, les batailles judiciaires et diplomatiques autour de ces transferts ne font probablement que commencer.







