ENTRETIEN – Refondation de l’État ou transition sans fin ? Alors que le Mali traverse une période charnière de son histoire contemporaine, marquée par les défis sécuritaires, les mutations institutionnelles et le repositionnement géopolitique du Sahel, la rédaction du média panafricain « Les Nouvelles d’Afrique » s’est entretenue avec Patrick MBOYO BAKAMBO.
Professeur à l’Université Protestante au Congo, enseignant à Université Grenoble Alpes et chercheur à Université Paris-Saclay, l’analyste livre une lecture approfondie de la situation politique et sécuritaire malienne, des enjeux de souveraineté et de l’avenir de la Confédération des États du Sahel (AES).
« Le Mali connaît à la fois une refondation et une transition interminable »
Pour Patrick MBOYO BAKAMBO, le Mali vit simultanément deux dynamiques : une volonté de refondation de l’État et une transition politique qui peine à trouver une stabilité durable.
Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le pays a connu une succession rapide de dirigeants, plusieurs changements institutionnels et des révisions répétées des textes fondamentaux.
« Le pays a connu trois chefs d’État en moins d’un an entre 2020 et 2021. La charte de la transition a été révisée à plusieurs reprises et la Constitution adoptée par référendum en 2023 a encore été modifiée en 2025. »
Selon lui, cette instabilité institutionnelle alimente les interrogations sur la direction réelle prise par le Mali. Toutefois, il estime que cette situation doit être replacée dans un contexte historique et sécuritaire extrêmement fragile.
L’analyste rappelle que le pays a failli « imploser » en 2012 avant l’intervention militaire française à travers l’opération Serval, devenue ensuite Barkhane. Depuis, Bamako fait face à une double menace : les attaques jihadistes et les revendications séparatistes dans le nord du pays, notamment dans la région de l’Azawad.
« Le Mali sort d’une situation tumultueuse. Les défis sont énormes, mais ils ne sont pas hors du commun. D’autres États ont traversé des crises plus profondes avant de réussir à se relever. »
Un soutien populaire fondé sur un « défi existentiel »
Malgré les difficultés économiques, diplomatiques et sécuritaires, les autorités de transition continuent de bénéficier d’un soutien important d’une partie de la population malienne.
Pour Patrick MBOYO BAKAMBO, ce soutien dépasse la simple adhésion politique. Il traduit surtout une conscience collective de la gravité de la crise que traverse le pays.
« Ce n’est pas seulement un défi politique pour les autorités de transition, c’est un défi existentiel pour la nation malienne. »
L’analyste explique que de nombreux Maliens considèrent aujourd’hui que l’unité nationale est menacée par la montée du terrorisme et les ambitions sécessionnistes.
Il pointe notamment les liens entre certains groupes armés du nord et des mouvements jihadistes, estimant que cette convergence renforce la perception d’un danger commun.
« Le peuple semble regarder dans la même direction que ses dirigeants afin de sortir le pays de ce gouffre. »
Selon lui, cette dynamique explique pourquoi une partie importante de la population accepte les sacrifices liés à la transition actuelle.
Russie, souveraineté et rupture avec l’ordre ancien
Interrogé sur le rapprochement stratégique entre Bamako et Russie, Patrick MBOYO BAKAMBO rejette l’idée d’un simple basculement d’influence entre Moscou et les puissances occidentales.
Pour lui, le débat doit être abordé sous l’angle de la souveraineté plutôt que de la rivalité géopolitique.
« Les Maliens veulent aujourd’hui penser leur destin autrement. »
Il considère que le Mali, en tant qu’État souverain, est libre de nouer des alliances avec les partenaires de son choix sans que cela soit automatiquement interprété comme un rejet de la France.
« Si le Mali traite avec la Russie, cela ne signifie pas qu’il rejette la France. C’est plutôt la France qui doit résoudre cette perception. »
Le chercheur estime que les nouvelles orientations diplomatiques de Bamako traduisent avant tout une volonté d’émancipation politique et stratégique.
À ses yeux, la Constitution adoptée par référendum en 2023 illustre clairement cette aspiration à une souveraineté renforcée.
L’AES, nouvelle colonne vertébrale du Sahel ?
L’entretien accorde également une large place à la Confédération des États du Sahel, regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
Pour Patrick MBOYO BAKAMBO, l’AES représente une tentative inédite de réponse collective aux crises sécuritaires et politiques qui frappent la région.
« Le Sahel est aujourd’hui l’épicentre du terrorisme mondial. »
L’analyste souligne que cette alliance commence déjà à produire certains résultats militaires, notamment la reprise de plusieurs localités autrefois contrôlées par des groupes armés, y compris la ville stratégique de Kidal.
Mais il estime que le principal défi reste la durabilité politique et institutionnelle de cette confédération.
« L’avenir du Mali est intimement lié à l’avenir de la Confédération des États du Sahel. »
Selon lui, l’AES devra non seulement consolider sa coopération interne, mais aussi résister aux pressions extérieures, notamment celles de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et des puissances occidentales.
« Le destin du Mali appartient désormais aux Maliens »
Patrick MBOYO BAKAMBO estime que le Mali demeure à « la croisée des chemins », partagé entre fragilité persistante et espoir de reconstruction.
Malgré l’ampleur des défis, il voit dans la résilience populaire et la quête de souveraineté des éléments capables de soutenir une transformation durable du pays.
« Le chemin sera long et semé d’embûches, mais le destin du Mali appartient désormais, plus que jamais, aux Maliens eux-mêmes. »
Pour l’universitaire, la stabilité future du Mali dépendra de la capacité des autorités et de la population à maintenir l’unité nationale, à restaurer la sécurité et à construire des institutions capables de répondre aux aspirations profondes du peuple malien.







