Depuis la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) en septembre 2023, le mot « souveraineté » est sur toutes les lèvres.
Érigé en dogme par les juntes au pouvoir, ce concept est devenu l’arme rhétorique absolue pour légitimer les transitions militaires et acter la rupture avec l’Occident. Pourtant, derrière les discours enflammés et la ferveur populaire, la réalité du terrain dessine une trajectoire différente. Et si le souverainisme sahélien n’était, pour l’instant, qu’un ensemble de mythes ?
Le mythe d’une souveraineté sécuritaire retrouvée.
Le premier pilier du discours de l’AES repose sur la promesse d’une reconquête territoriale totale grâce au départ des forces occidentales et à l’autonomie stratégique.
Si la diversification des partenaires (notamment l’appui de la Russie via le groupe Africa Corps) a permis des succès symboliques et médiatiques, comme la reprise de Kidal au Mali, le bilan sécuritaire global reste alarmant. Les attaques djihadistes (JNIM, État islamique au Grand Sahara) continuent d’ ensanglanter la région, déplaçant des millions de civils.
En remplaçant le partenaire français par le partenaire russe, l’AES n’a pas tant brisé les chaînes de la dépendance qu’elle n’en a changé le fournisseur. Une véritable souveraineté implique de ne pas dépendre de mercenaires ou de forces étrangères pour assurer la sécurité de ses propres citoyens.
L’indépendance économique par la rupture, un leurre !
Rompre avec le franc CFA, nationaliser les ressources minières, chasser les entreprises impérialistes : voilà le programme économique promis pour enrichir le « citoyen de l’AES ».
Le retrait de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) a privé ces pays enclavés de facilités commerciales majeures. L’inflation galope, les coupures d’électricité (notamment au Mali et au Niger) asphyxient les économies locales, et les budgets nationaux sont désormais siphonnés par l’effort de guerre au détriment des services publics de base (santé, éducation).
Les nouvelles lois minières, bien qu’ambitieuses sur le papier pour capter plus de dividendes, peinent à masquer un fait économique têtu : pour extraire de l’or ou de l’uranium, il faut des capitaux et de la technologie que ces États ne possèdent pas encore. Remplacer les compagnies occidentales par des entreprises russes, chinoises ou turques change la géographie des profits, pas nécessairement la nature rentière de l’économie.
Le « soutien populaire » comme chèque en blanc démocratique
Les dirigeants de l’AES justifient la suspension des processus électoraux et des libertés civiles par une « transition refondatrice » réclamée par le peuple. Quiconque critique la transition est rapidement étiqueté comme « traître à la patrie ».
Certes, le sentiment anti-français et le désir de dignité nationale ont créé une authentique ferveur populaire lors des coups d’État. Cependant, ce soutien est aujourd’hui maintenu sous perfusion par une rhétorique de guerre permanente et une répression féroce de la dissidence.
Journalistes harcelés, opposants politiques en exil ou enrôlés de force sur le front, interdiction des activités des partis… La souveraineté externe (vis-à-vis de l’étranger) se construit au détriment de la souveraineté interne (le pouvoir du peuple sur ses propres dirigeants). Un peuple ne peut être souverain si sa voix est confinée au silence.
L’Alliance des États du Sahel est à la croisée des chemins. Le souverainisme ne peut pas être qu’une posture géopolitique ou un outil de communication pour maintenir des régimes militaires au pouvoir. Pour passer du mythe à la réalité, l’AES devra prouver qu’elle peut protéger ses populations sans dépendre de nouvelles tutelles, nourrir ses citoyens sans s’isoler du reste du continent, et gouverner par le droit plutôt que par la peur.
Tant que la sécurité globale, la stabilité économique et les libertés fondamentales feront défaut, la souveraineté de l’AES risquera de n’être qu’un slogan tragique : celui d’États certes libres de leurs choix géopolitiques, mais dramatiquement affaiblis de l’intérieur.







