L’actualité géopolitique ouest-africaine a franchi un cap décisif avec la tenue, à Dakar au Sénégal, des toutes premières discussions officielles entre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et la Confédération des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
Près de deux ans après l’annonce du retrait de ces trois pays de l’organisation sous-régionale, cette rencontre visant à jeter les bases d’un accord-cadre de coopération suscite autant d’espoirs que de perplexités.
Au cœur des débats se pose une question éthique et politique fondamentale : est-il légitime, voire souhaitable, de dialoguer et de composer avec des régimes issus de coups d’État et régulièrement épinglés pour leurs manquements graves aux droits humains ?
Le réalisme géopolitique : l’impératif du dialogue pragmatique
Pour les partisans du dialogue, dont témoigne la médiation active menée depuis le Sénégal, la realpolitik l’emporte souvent sur la pureté doctrinale. Les frontières artificielles, l’histoire partagée, les flux migratoires, le commerce transfrontalier et, par-dessus tout, la lutte commune contre le terrorisme ne s’effacent pas par un décret de divorce politique. Couper totalement les ponts avec l’AES risquerait d’enfermer durablement ces pays dans une logique d’isolement, renforçant les penchants autoritaires de leurs dirigeants et les poussant exclusivement vers des partenaires extérieurs peu soucieux des libertés démocratiques.
Les premières victimes des crises géopolitiques sont les citoyens ordinaires. Un dialogue institutionnel, même laborieux, est indispensable pour faciliter la libre circulation des biens et des personnes, maintenir des corridors humanitaires et stabiliser une sous-région en proie à des défis sécuritaires majeurs. Comme l’ont souligné les délégations à Dakar, l’objectif affiché est de bâtir une relation pragmatique axée sur le « bien-être des populations ».
Le piège de la compromission et la dilution des principes démocratiques
À l’inverse, engager des pourparlers avec des juntes militaires qui restreignent drastiquement l’espace civique, musèlent la liberté de la presse, répriment les opposants et font face à des accusations d’exactions comporte un risque moral considérable. En effet, discuter d’égal à égal avec des pouvoirs de fait sans exiger de contreparties strictes en matière de respect des droits humains revient à valider le principe selon lequel la force prime sur le droit. Cela risque d’envoyer un signal désastreux à l’ensemble du continent quant à l’impunité des auteurs de putschs. La Cédéao a longtemps bâti sa légitimité sur son architecture normative de défense de la démocratie et de l’État de droit. En normalisant ses relations avec des régimes putschistes sans transition claire vers l’ordre constitutionnel, l’organisation risque de se vider de sa substance et de perdre toute autorité morale.
Vers un compromis exigeant : conditionner le dialogue ?
Face à ce dilemme, l’attitude adoptée lors de ces pourparlers au Sénégal suggère une voie médiane : celle d’un dialogue conditionnel et progressif.
Plutôt qu’une soumission aux faits accomplis ou une rupture stérile, la diplomatie sous-régionale tente de trouver un équilibre. Le défi pour la Cédéao et les facilitateurs ouest-africains consiste à ne pas sacrifier les droits humains sur l’autel de la sécurité ou de l’économie, tout en reconnaissant que l’absence de discussion empire la situation humanitaire et sécuritaire globale.







