En Guinée, les carrières politiques ressemblent souvent à des séries télévisées à petit budget : les personnages disparaissent, ressuscitent, changent de camp, jurent qu’ils ne reviendront jamais avant de réapparaître au générique de la saison suivante.
Dans ce registre, Bah Oury mérite presque une palme. Après quarante ans de turbulences nationales, de ruptures, d’exils, de réconciliations et de recompositions, l’homme est toujours là. Debout. Au pouvoir. Et visiblement décidé à démontrer qu’en politique guinéenne, l’endurance est parfois plus utile que les convictions affichées.
À 68 ans, l’ancien opposant historique occupe le fauteuil de Premier ministre. Un poste réputé stratégique, ce qui signifie en Afrique de l’Ouest qu’il est systématiquement présenté comme stratégique, même lorsqu’il ne l’est qu’à moitié. Sa mission officielle consiste à réformer l’État, moderniser l’administration, améliorer la gouvernance, rassurer les investisseurs, satisfaire les partenaires internationaux et répondre aux attentes de la population. En résumé, régler en quelques années ce que plusieurs décennies ont soigneusement accumulé.
Le parcours de Bah Oury tranche avec celui de nombreux responsables politiques de la région. Pas d’uniforme militaire, pas de conquête du pouvoir par les armes, pas de fortune bâtie dans l’opacité des marchés publics. Le jeune homme studieux de Pita, élevé au Sénégal puis formé en France, semblait davantage destiné aux équations économiques qu’aux équations tribales de la politique guinéenne. Une erreur d’orientation qui lui coûtera plusieurs décennies de batailles politiques.
De retour au pays dans les années 1980, il rejoint les mouvements réclamant davantage de libertés publiques. À l’époque, militer pour la démocratie rapportait surtout des ennuis administratifs et très peu de privilèges. Il participe à la création de l’UFDG, futur grand parti d’opposition. L’ambition est alors simple : conquérir le pouvoir pour changer le système. Quelques années plus tard, comme souvent en politique, le système se révélera beaucoup plus résistant que prévu.
Bah Oury se forge progressivement une réputation de technicien rigoureux. Même ses adversaires reconnaissent sa maîtrise des dossiers. Une qualité respectable mais parfois handicapante dans un environnement où les démonstrations de force produisent souvent davantage d’effets que les démonstrations de compétence. Dans certains cercles politiques, un tableau Excel bien construit suscite moins d’enthousiasme qu’un slogan approximatif lancé devant une foule chauffée à blanc.
Sa passion pour le compromis constitue à la fois sa marque de fabrique et son principal problème. Car dans la politique guinéenne, le compromis est comme la vaccination : tout le monde affirme être pour, mais beaucoup préfèrent que ce soient les autres qui s’y soumettent. À force de rechercher des passerelles entre camps adverses, Bah Oury finit par être regardé avec suspicion par son propre camp. Le dialogue est une vertu jusqu’au jour où il devient une trahison.
La rupture avec la direction de l’UFDG est brutale. L’exclusion du parti sonne alors comme un acte de décès politique. Les commentateurs rangent son avenir au rayon des souvenirs. Beaucoup imaginent que sa carrière va rejoindre le vaste cimetière des ambitions interrompues qui jalonne l’histoire politique du pays.
Mais la politique guinéenne est un domaine où les certificats de décès sont souvent délivrés avec précipitation. Bah Oury crée un nouveau parti, traverse une période d’exil en France, revient sur la scène nationale et finit par réintégrer les premiers rôles. De quoi rappeler qu’en Guinée, les ascenseurs politiques tombent fréquemment en panne mais finissent parfois par repartir sans prévenir.
Sa nomination à la Primature en février 2024 illustre d’ailleurs un curieux phénomène national : les hommes présentés hier comme des opposants irréductibles deviennent les gestionnaires du système qu’ils dénonçaient, tandis que certains anciens soutiens découvrent soudainement les vertus de la critique. Les places changent plus vite que les discours.
Mais l’opposition ne regarde pas forcément ce retour au sommet de l’État avec les mêmes lunettes que les diplomates et les bailleurs de fonds. Pour certains anciens compagnons de route, Bah Oury est passé du statut d’opposant historique à celui d’homme du système. Dans les rangs les plus critiques, son goût du compromis est relu comme une propension à l’accommodement avec le pouvoir. Ses adversaires lui reprochent d’avoir troqué les barricades contre les salons climatisés des institutions et de confondre parfois réconciliation nationale et réconciliation avec les détenteurs du pouvoir.
Les plus sévères rappellent que la trajectoire de Bah Oury illustre un phénomène bien connu en Guinée : les opposants les plus redoutés finissent souvent par devenir des interlocuteurs privilégiés du régime qu’ils dénonçaient hier. À leurs yeux, sa nomination à la Primature constitue moins une victoire de ses idées qu’une démonstration de la capacité du système à absorber ses critiques les plus tenaces.
D’autres, plus nuancés, reconnaissent toutefois sa cohérence intellectuelle. Ils estiment que Bah Oury n’a jamais réellement changé de doctrine et qu’il a toujours privilégié le dialogue aux rapports de force. Le problème, disent-ils avec une pointe d’ironie, est qu’en Guinée le dialogue est généralement applaudi lorsqu’il ne produit aucun effet concret et immédiatement suspect dès qu’il permet d’approcher le pouvoir.
Depuis son arrivée à la tête du gouvernement, Bah Oury multiplie les annonces de réformes, de modernisation administrative et d’amélioration du climat des affaires. Sur le papier, l’avenir ressemble à une brochure de bailleur international : institutions performantes, gouvernance renforcée, économie dynamique et administration efficace. Reste à convaincre la réalité de se conformer aux documents stratégiques.
Les investisseurs étrangers apprécient son profil d’économiste raisonnable. Les diplomates saluent son sens du dialogue. Les technocrates louent sa connaissance des dossiers. Les citoyens, eux, ont souvent une approche plus radicale : ils attendent des résultats. Depuis longtemps, les Guinéens assistent à des défilés successifs de plans, de programmes, de feuilles de route et de visions stratégiques. L’expérience leur a appris qu’une réforme annoncée n’est pas nécessairement une réforme appliquée.
Car le véritable défi de Bah Oury n’est plus de survivre politiquement. Cet examen-là a été brillamment réussi. Il doit désormais prouver que la stabilité politique peut produire autre chose que sa propre stabilité politique. Dans un pays assis sur d’immenses richesses minières mais où les attentes sociales restent immenses, les citoyens jugeront moins la finesse de ses analyses que l’état des routes, des écoles, de l’emploi et du coût de la vie.
Au fond, la singularité de Bah Oury tient peut-être à ce paradoxe : il est devenu un homme du pouvoir sans avoir jamais totalement cessé de se présenter comme un homme de réforme. Reste à savoir s’il transformera réellement l’État ou si l’État, comme il l’a fait avec tant d’autres avant lui, finira par le transformer. En Guinée, l’histoire montre que le second scénario bénéficie généralement d’une solide expérience.
Ses partisans y voient la preuve qu’il est un homme d’État. Ses détracteurs y voient la preuve qu’il est devenu un homme du pouvoir. Entre les deux, Bah Oury continue de cultiver son image d’homme du compromis. Une position confortable jusqu’au jour où il faudra expliquer aux Guinéens que la patience est une stratégie économique.
Car au bout du compte, les citoyens se préoccupent rarement des querelles théoriques entre technocrates, opposants et gouvernants. Ils ont une manie fâcheuse : ils demandent des résultats. Et c’est précisément sur ce terrain que les discours de réconciliation, les plans de réforme et les promesses de transformation rencontrent habituellement leur plus redoutable opposant : la réalité.







