À l’issue du sommet Africa Forward organisé à Nairobi au Kenya, l’analyste politique ouest-africain Gilles Yabi livre une lecture critique des nouvelles relations entre l’Afrique et les puissances étrangères, notamment la France.
Dans un entretien accordé à Les Nouvelles d’Afrique, le fondateur du WATHI décrypte les mutations de la diplomatie française, les enjeux liés aux ressources stratégiques africaines et les limites des négociations entre États africains et puissances économiques.
Pour lui, derrière le changement de ton observé ces dernières années, les rapports de force restent profondément déséquilibrés.
Nairobi, symbole d’un repositionnement français
Le choix de Nairobi pour accueillir le sommet Africa Forward marque, selon Gilles Yabi, une rupture stratégique importante. Pour la première fois, un grand rendez-vous Afrique-France s’est tenu hors du pré carré francophone traditionnel de Paris.
« La France tient compte de la réduction significative de son influence politique et économique, même culturelle, dans une partie du continent, en particulier dans les pays francophones d’Afrique de l’Ouest et encore plus dans les pays du Sahel. »
Selon l’analyste, Paris cherche désormais à renforcer sa présence dans les pays anglophones d’Afrique de l’Est et australe, tout en misant davantage sur les secteurs économiques, culturels et entrepreneuriaux.
Il rappelle d’ailleurs que le Nigeria est devenu depuis 2024 le premier partenaire commercial africain de la France, devant l’Afrique du Sud et la Côte d’Ivoire.
« L’Afrique possède des réserves, pas toujours des ressources »
Au cœur de son analyse, Gilles Yabi insiste sur une distinction fondamentale : disposer de minerais ne signifie pas automatiquement disposer de richesses.
« Lorsque vous avez du fer et que vous n’avez ni la technologie ni le capital pour transformer ce minerai, en réalité vous n’avez pas vraiment une vraie ressource. »
Reprenant une réflexion de l’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou, il estime que les pays africains devraient davantage parler de « réserves » que de « ressources naturelles ».
Selon lui, le véritable enjeu réside dans la transformation locale des matières premières.
« La clé est de savoir si l’on peut attirer des investissements pour transformer et pas seulement pour extraire. »
Il cite notamment le cas de la Guinée, riche en bauxite et en fer, mais confrontée au défi de la création de valeur locale.
Transformation locale et industrialisation
Pour l’analyste basé à Dakar, les États africains prennent progressivement conscience de la nécessité d’imposer des mécanismes de transformation sur place.
Cette orientation permettrait, selon lui, de créer des emplois qualifiés, développer les infrastructures et stimuler l’innovation industrielle.
« Les compagnies minières ont surtout intérêt à extraire et exporter rapidement. L’intérêt des pays africains est différent : il faut que ces ressources servent à l’industrialisation et à la diversification des économies. »
Mais il prévient que cette stratégie exige des capacités de négociation beaucoup plus solides de la part des États africains.
Des négociations loin d’être « d’égal à égal »
Gilles Yabi remet également en cause l’expression souvent utilisée de « partenariat d’égal à égal » entre l’Afrique et les grandes puissances.
« On va peut-être officiellement négocier d’égal à égal, mais dans la réalité les capacités de préparation ne sont pas les mêmes. »
Il souligne les écarts considérables entre les moyens mobilisés par les puissances étrangères et ceux des administrations africaines lors des négociations économiques ou diplomatiques.
« Quand un pays prépare un dossier pendant six mois avec une quinzaine d’experts et qu’en face un autre État arrive avec deux conseillers et une semaine de préparation, le rapport de force est évident. »
Selon lui, seuls des regroupements régionaux africains plus solides pourraient permettre au continent de mieux défendre ses intérêts stratégiques.
Macron et la nouvelle approche française
Interrogé sur la stratégie portée par le président français Emmanuel Macron, Gilles Yabi estime que Paris tente désormais de privilégier l’investissement économique plutôt qu’une logique purement basée sur l’aide publique au développement.
Toutefois, il appelle à ne pas opposer systématiquement investissements et solidarité internationale.
« Il ne faut pas oublier que l’aide au développement a aussi joué un rôle important dans l’amélioration de l’espérance de vie, de la santé et de l’éducation dans plusieurs pays africains. »
Pour lui, les secteurs comme la santé ou l’éducation restent des domaines où les financements publics et les mécanismes de solidarité internationale demeurent essentiels.
Des sommets utiles malgré leurs limites
Malgré les critiques entourant ce type de rencontres internationales, Gilles Yabi considère que les sommets Afrique-France continuent de produire des effets indirects importants.
« Les sommets permettent des rencontres entre décideurs politiques, entrepreneurs et investisseurs qui peuvent déboucher ensuite sur des partenariats concrets. »
À Nairobi, plusieurs grandes figures du secteur privé africain étaient présentes, notamment les hommes d’affaires nigérians Aliko Dangote et Tony Elumelu.
Selon l’analyste, ces espaces favorisent surtout la création de réseaux économiques et humains qui peuvent produire des résultats sur le long terme.
Une Afrique confrontée à une concurrence mondiale accrue
Enfin, Gilles Yabi souligne que la compétition autour des ressources africaines s’est intensifiée avec l’arrivée de nouvelles puissances économiques.
La Chine, l’Inde, la Turquie, le Vietnam ou encore les États-Unis cherchent désormais à sécuriser leurs approvisionnements stratégiques et à accéder aux marchés africains.
Face à cette pression internationale croissante, il appelle les États africains à renforcer leurs bases internes.
« Les ressources humaines, l’éducation, la formation, la science et la stabilité politique restent les véritables leviers de puissance pour les pays africains. »
Abdoulaye SYLLA







