« Un hiver noir » en Afrique de l’Ouest en 2026. Ce propos empreint de mystère et de pessimisme du chef de la junte du Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, lors du récent sommet des chefs d’Etat de l’Alliance des Etat du Sahel (AES), n’a pas fini de susciter commentaires et exégèses sur les réseaux sociaux. Tout comme d’ailleurs dans le cercle restreint des spécialistes du Sahel. Par Éric Topona.
Quelques jours plus tard, le 25 décembre 2025, à l‘aube de l’année 2026, les frappes aériennes menées par l’armée américaine au Nigeria sur des cibles attribuées aux terroristes djihadistes accusés par l’administration Trump de persécuter les chrétiens, ont semblé révélé ce que recouvrait cet « hiver noir » du capitaine Traoré.
Or, quelques jours plus tard, au Burkina Faso, le 3 janvier 2026, la junte au pouvoir annonçait la mise en échec d’une énième tentative de coup d’État, suivie de l’arrestation au Togo et de l’extradition vers Ouagadougou de l’ancien chef de l‘État Paul-Henri Sandaogo Damiba. Il est accusé entre autres de menées déstabilisatrices contre son pays depuis son exil. Il s’en est suivi une vague d’arrestations de militaires et de civils, ou de destitution de leurs fonctions pour certains hauts gradés. Alors que les raisons véritables de ces purges demeurent obscures et les procès de ces accusés sont vivement attendus, le gouvernement burkinabé, fin janvier, la décision de dissoudre toutes les formations politiques sur l’ensemble du territoire national.
« Mettre fin aux dérives »
Il est reproché aux partis politiques d’avoir failli à leur devoir « d’éducation du peuple », de ne pas contribuer par leurs initiatives au développement du pays. « Les partis et formations politiques en pléthore se sont avérés en total déphasage continu avec les aspirations réelles du peuple et les enjeux stratégiques, notamment sécuritaires. Cette faillite a favorisé la division des citoyens, contribué à la fragilisation du tissu social et créé un développement déséquilibré du territoire », a en substance déclaré le ministre de l’Administration territoriale et de la Mobilité après la réunion du Conseil des ministres, Émile Zerbo.
Bien plus, la junte au pouvoir à Ouagadougou a également décidé de reverser dans les caisses de l’État les avoirs de ces partis politiques, contrairement aux principes démocratiques qui régissent la liberté d’association.
Consternations
Cette nouvelle séquence politique qui s’ouvre au Burkina Faso en ce début d’année 2026 ne manque pas de susciter inquiétudes et consternations. On ne peut s’empêcher d’observer que la dissolution des formations politiques intervient après de grandes purges au sein des forces de défense et de sécurité et qui n’ont probablement pas encore connu leur épilogue. Le vide politique ainsi créé est en réalité plus préjudiciable au pouvoir actuel qu’il ne le renforce. Même dans les régimes totalitaires les plus rudes, il existe des corps intermédiaires entre le pouvoir central et le reste du corps social, qui tiennent lieu de fusibles pour empêcher, le cas échéant, la déstabilisation de l’Etat.
Nécessité d’un contre-pouvoir
Le pluralisme politique, en ce sens, n’est pas seulement un levier de la vie démocratique tourné vers la conquête et l’exercice du pouvoir. Le multipartisme, au-delà de quelques-unes de ces tares réelles qui sont par ailleurs propres à la quasi-totalité des régimes démocratiques en Afrique, est cependant un contre-pouvoir indispensable. Les formations politiques remplissent aussi des missions de veille, d’alerte, de vigilance pour le respect des libertés individuelles et collectives, ou la gestion de la fortune publique, pour ne citer que ces exemples parmi tant d’autres. En les bannissant de l’espace public, après avoir muselé la presse et les organisations de la société civile dont les leaders sont embastillés ou en exil, la junte burkinabé s’installe dans un exercice solitaire du pouvoir qui pourrait lui être préjudiciable à court ou moyen terme.
Effet domino
Au Mali voisin, une décision similaire a été prise par le gouvernement d’Assimi Goïta qui vient de rétropédaler pour ouvrir de nouveau le champ politique au pluralisme. Cette décision ne surprend guère, et il était prévisible que cette suspension n‘aurait pas pu être maintenue longtemps.
Il est notoirement connu dans l’histoire que lorsqu’une nation est confrontée à des attaques extérieures comme c’est le cas de ces pays sahéliens, elle ne peut venir à bout d’une adversité de cette ampleur sans la mobilisation optimale de ses ressources humaines. En resserrant l’exercice du pouvoir d’État autour d’un clan, de fidèles parmi les fidèles dont les allégeances ne sont pas toujours acquises, on suscite de lourdes frustrations, une démobilisation grandissante qui contrevient au concept d’armée-nation pourtant indispensable au regard de la situation sécuritaire du pays. Il ne s’agit plus seulement au Burkina Faso d’un exercice vertical du pouvoir, mais de son exercice solitaire.
Navigation à vue permanente
Au-delà de la nouvelle donne politico-sécuritaire depuis le début de l’année 2026, on ne peut manquer de s’interroger sur la feuille de route des pays de l’AES dans leur ensemble. Force est de constater qu’elle manque de clarté et de lisibilité.
Depuis leur prise de pouvoir, qu’il s’agisse du Niger, du Mali ou du Burkina Faso, on assiste plutôt à une gestion erratique de l‘État, voire une navigation à vue permanente.
Les effets d’annonce, le maniement des symboles de souveraineté et de puissance, semblent prendre le pas sur de véritables politiques de résultats. Dès lors, pour faire bonne figure auprès des peuples, il n’est pas surprenant que l’on s’embarque dans une fuite en avant sans lendemain ou la quête permanente de bouc-émissaires. Mais il vient forcément un moment où la reddition des comptes au peuple qui auront été abreuvés de lendemains qui chantent devient inéluctable.







