Arrivés en Centrafrique en 2018, les instructeurs russes de Wagner devaient servir à sécuriser le pays. A ce jour, la présence russe se fait bien plus remarquer pour ses violations massives des droits humains et pour sa prédation sur les ressources centrafricaines, que pour sa lutte contre les groupes rebelles.
Culture de la violence et stratégie sécuritaire contre-productive
Depuis 2018, Wagner s’est imposé comme le pilier du dispositif sécuritaire en Centrafrique. Assurant la protection du palais présidentiel, la garde rapprochée du chef de l’État et l’encadrement des Forces armées centrafricaines (FACA), les mercenaires participent directement aux opérations militaires.
Toutefois, la situation sécuritaire demeure fragile. Les groupes armés restent actifs dans plusieurs régions et de nouvelles dynamiques de violence ont émergé, mettant en cause l’efficacité durable de ce partenariat. Surtout, le bilan humain apparaît particulièrement lourd. De nombreuses enquêtes d’ONG, dont Human Rights Watch (HRW) et The Sentry, font état d’exactions massives imputées aux instructeurs russes allant d’exécutions sommaires à des actes de tortures, disparitions forcées, pillages et arrestations arbitraires. The Sentry évoque des opérations de « nettoyage » et des meurtres ciblant femmes et enfants. Plus de 200 violations graves auraient été recensées en 2021. À Bambari, la même année, au moins douze civils – parmi lesquels des enfants – auraient été tués. Des survivants évoquent des passages à tabac systématiques et l’existence de véritables chambres de torture.
En 2022, l’organisme indépendant ACLED (Armed Conflict Location & Event Data), spécialisé dans la collecte et la cartographie des données liées aux conflits dans le monde, estimait que 52 % des opérations de Wagner en Centrafrique brutalisaient les civils, contre 17 % seulement pour l’armée centrafricaine régulière.
L’intervention russe a en outre contribué à de nouvelles fractures armées. Début 2025, dans le Haut-Mbomou, une milice locale issue du groupe d’autodéfense Azandé Ani Kpi Gbé (AAKG), rebaptisée Wagner Ti Azandé (WTA), s’est retournée contre Wagner et les FACA après le lynchage d’un de ses combattants par des mercenaires russes. Le groupe contrôle désormais une partie de la préfecture, illustrant les effets contre-productifs d’une stabilisation fondée sur la violence et l’impunité. Le 30 novembre 2025, l’ONG International Crisis Group (ICG) leur consacrait un rapport et établissait leur responsabilité pour la mort de 200 personnes et des milliers de déplacés dans la région, la plongeant dans une spirale d’instabilité, marquée par l’incapacité de Wagner à stabiliser la situation et stopper les exactions commises par WTA.
Prédation minière
Derrière l’alliance militaire affichée s’est progressivement installée une logique de prédation, faisant des ressources naturelles centrafricaines la véritable contrepartie de la « protection » russe.
Des sociétés comme Diamville et Midas Ressources apparaissent au cœur de ce système opaque, fondé sur un réseau de sociétés écrans et sur l’utilisation de places comme Dubaï pour écouler diamants et or en dehors des circuits officiels et de tout mécanisme de traçabilité. Ce montage permettrait à Wagner de siphonner une part considérable des richesses nationales tout en finançant ses activités militaires et politiques, au détriment direct de l’État centrafricain.
Cette dynamique s’est accentuée à partir de 2024 avec la signature de nouveaux accords entre le pouvoir centrafricain et des entités liées à Wagner, dont Heavy Industrial et Midas Ressources. Cette dernière détiendrait depuis 2020 la concession de la mine d’or de Ndassima, l’une des plus prometteuses du pays, dont l’exploitation pourrait rapporter entre 290 millions et un milliard de dollars par an au groupe russe.
Sur le terrain, ce contrôle s’est imposé par la violence. Des orpailleurs artisanaux qualifiés « d’illégaux » auraient été exécutés, tandis que les populations locales auraient été terrorisées pour empêcher tout accès aux zones minières. Fin septembre 2025, une opération de « sécurisation » autour de Ndassima aurait ainsi entraîné la mort d’une dizaine de civils après l’expulsion forcée de mineurs artisanaux. À ce pillage des ressources s’ajoute
l’exploitation brutale de la main-d’œuvre locale, marquée, selon plusieurs témoignages, par des violences, des passages à tabac et des viols. « La façon dont les Russes nous traitent est inhumaine. Ils tuent des gens et décapitent les corps », témoigne un rescapé expulsé du site minier de Yidéré ».
La disparition, en janvier 2025, d’un diamant brut de 177 carats — l’un des plus importants jamais découverts en Centrafrique — illustre enfin l’opacité totale entourant la gestion du secteur minier. Présenté officiellement à Bangui par le Ministre des Mines et de la Géologie Rufin Bénam Beltoungou, ce joyau a disparu après l’intervention directe du responsable de Wagner en Centrafrique, sans qu’aucune exportation légale ni document de suivi n’ait été enregistré.
Ces éléments posent une question centrale : peut-on encore justifier un partenariat qui sacrifie la souveraineté économique, alimente la violence et détourne les richesses nationales au nom d’une sécurité dont les bénéfices restent largement contestés ?
Des mercenaires de luxe… et une nouvelle dépendance vers les Emirats arabes unis
Après des années de présence russe financées par l’exploitation directe des ressources minières, la transition de Wagner à Africa Corps a imposé aux autorités centrafricaines des conditions budgétaires bien plus strictes à soutenir via un nouvel accord de défense – ayant largement filtré dans les médias régionaux et internationaux à l’été 2025. On apprenait que lesdites conditions prévoyaient 15 millions de dollars par mois, soit plus de la moitié des ressources domestiques prévues dans le budget 2025, pour payer la relève Africa Corps, sur la base d’un paiement exigé en espèces. Peut-on encore parler de partenariat quand un Etat paie sa propre mise sous tutelle ?
Pour régler la facture, le média Africa Intelligence révélait en novembre 2025 que le Président Touadéra avait pu obtenir l’aide d’Abou Dhabi, prête à régler une partie du coût… à condition d’utiliser la Centrafrique comme un hub logistique stratégique au service de leurs intérêts régionaux, et notamment au Soudan, ainsi que sur la base de diverses promesses d’investissements (minières, énergétiques et aéroportuaires entre autres). Derrière ces grands projets, c’est pourtant une prise de contrôle progressive qui se dessine, la Centrafrique devenant un relais militaire et économique de puissances étrangères sans y gagner ni en stabilité ni en développement.
Un luxe inefficace
Malgré ces dépenses colossales, Africa Corps ne semble pas avoir prouvé son efficacité. Les groupes armés contrôlent toujours une large partie du territoire, et les mercenaires russes se concentrent sur les zones minières plutôt que sur la sécurité des populations.
En Centrafrique même, des critiques se font entendre. Le 4 avril 2025, des milliers de personnes étaient descendues dans les rues de Bangui à l’appel des partis d’opposition contre le gouvernement centrafricain et son utilisation des mercenaires de Wagner, et alors que le pays entrait dans la préparation de la présidentielle. Justin Winè, membre de l’opposition, avait à ce titre déclaré : « Les [soldats de] Wagner ont violé et tué sans aucune justice. Ce n’est pas normal. »
Pour leur part, l’ancien Premier ministre Martin Ziguélé et le Pr. Jean-François Akandji-Kombé ont tantôt qualifié Wagner – nouvellement Africa Corps – de « tragédie africaine », ou encore de « mal total » pour le pays. « Les Wagner sont arrivés à Bangui et se sont étendus sur la totalité de notre territoire. Est-ce à dire que la sécurité est revenue ? Non. Ils sont venus prendre la place des groupes armés pour piller le pays, pour continuer la prédation du pays ».
Pourquoi continuer à payer si cher une protection inefficace ? La Russie défend-elle vraiment la Centrafrique ou ses propres intérêts ?
Abel Ndembassa-Keté, chercheur et analyste politique







