L’université sénégalaise est secouée par une affaire inédite de cumul irrégulier de fonctions. Entre fraude administrative et détournement des accords de mobilité, enquête sur un système qui interroge l’éthique et l’avenir de la coopération académique en Afrique de l’Ouest.
L’électrochoc de la circulaire ministérielle
Tout commence par un document administratif au ton sec, une circulaire datée du 31 décembre 2025 portant la signature du Pr Daouda Ngom, Ministre de l’Enseignement supérieur du Sénégal. Le texte révèle une situation stupéfiante : cinquante-neuf enseignants-chercheurs, censés produire du savoir et encadrer la jeunesse dans les amphithéâtres de Dakar, Saint-Louis ou Ziguinchor, ont été formellement identifiés sur les listes de recrutement de la fonction publique guinéenne. Cette « double vie » administrative ne relève plus de l’anecdote, mais d’un système organisé de bi-appartenance qui court-circuite les règles élémentaires de la gestion des ressources humaines de l’État.
L’irrégularité du cumul face au mur du droit
Le caractère irrégulier de cette situation ne souffre d’aucune ambiguïté juridique. En tant qu’agents de la fonction publique sénégalaise, ces enseignants sont tenus par une obligation d’exclusivité et de disponibilité. S’engager simultanément dans la fonction publique d’un autre État constitue une rupture flagrante de leur contrat avec la nation. Comme le souligne un expert interrogé par LNA, ce cumul de fonctions au sein de deux fondations étatiques distinctes est une fraude caractérisée. Au-delà du double salaire, c’est la capacité physique et intellectuelle de ces agents à assurer leurs charges horaires au Sénégal qui est remise en question.
L’implacable réquisitoire d’Abdou Salam Sall
Face à cette dérive, la voix d’Abdou Salam Sall, ancien recteur de l’Université Cheikh Anta Diop, résonne comme un rappel à l’ordre éthique. Pour ce gardien du temple académique, la situation est intenable et la sentence doit être exemplaire. Il ne s’agit pas d’une simple erreur administrative, mais d’une faute lourde contre l’institution. interrogé par la Radio Futurs Médias, Abdou Salam Sall martèle que les « auteurs de ce double enrôlement doivent être sanctionnés sans faiblesse » pour restaurer l’intégrité d’un système qui ne peut se permettre de telles compromissions déontologiques. Son intervention souligne l’urgence de protéger le prestige du diplôme et du corps enseignant sénégalais, mis à mal par la cupidité de quelques-uns.
Mobilité académique ou opportunisme sans frontières
Pourtant, cette affaire intervient alors qu’un cadre légal existe pour favoriser les échanges. Le Protocole d’Accord de coopération signé à Conakry le 23 mai 2025, dont nous avons consulté les termes, prévoit explicitement en son Article 2 la mobilité des enseignants et des chercheurs. Ce texte ambitieux vise à créer des passerelles, à faciliter les co-encadrements de thèses et à renforcer la coopération interuniversitaire. Cependant, l’esprit de cet accord ne saurait justifier l’enrôlement clandestin dans une administration étrangère. Il existe une frontière étanche entre la mission de coopération, qui est officielle et temporaire, et la captation de postes budgétaires dans deux pays différents. Les mis en cause ont utilisé le prétexte de la mobilité pour s’engager dans une pratique de prédation de ressources.
La ruée vers Conakry : les racines d’un exode singulier
Cette « ruée » des universitaires sénégalais vers la Guinée mérite une analyse profonde. La Guinée s’est lancée dans une vaste réforme de son enseignement supérieur, portée par des programmes stratégiques comme le « 1000 PhD » et le « 5000 Masters ». Ce besoin massif d’expertise a créé un appel d’air financier et statutaire irrésistible. Pour un membre du SAES, ce phénomène révèle aussi une crise latente de la condition de l’enseignant au Sénégal. Si le syndicat prône la défense des intérêts des travailleurs, il se trouve ici face à un dilemme moral : comment cautionner des collègues qui, par leur absence et leur double jeu, surchargent de travail ceux qui restent au pays tout en bafouant les règles de la fonction publique ?
Une nécessaire refonte de l’éthique universitaire
L’épilogue de ce scandale se jouera sur le terrain disciplinaire. Les conséquences juridiques pourraient aller de la suspension à la radiation pure et simple de la fonction publique sénégalaise. Mais au-delà des sanctions exigées par Abdou Salam Sall et le ministère, c’est le contrat moral entre l’universitaire et la société qui est à reconstruire. Pour que la mobilité académique en Afrique de l’Ouest reste une chance pour le continent, elle ne doit plus être le masque d’une fraude, mais le moteur d’un développement partagé, encadré par une éthique rigoureuse et une transparence administrative absolue d’après des uiversitaires.







