Des trois chefs d’État de l’Alliance des États du Sahel, ils sont deux qui se distinguent par une volubilité médiatique inhabituelle pour un chef d’État en exercice, quoique non élu : le Nigérien Abdourahamane Tiani et le Burkinabè Ibrahim Traoré. L’analyse d’Éric Topona
Le récent discours-fleuve du chef de la junte nigérienne, dans lequel il est longuement revenu sur ses rengaines habituelles, est encore vivace dans les mémoires. Comme il en a l’habitude, il a fait le procès de la France qu’il estime être à l’origine de son incapacité à reconquérir l’intégrité du territoire national face aux terroristes djihadistes. Sans oublier ses attaques en règle contre ses voisins, l’Ivoirien Alassane Dramane Ouattara et le Béninois Patrice Talon. Mais il n’avait plus de quoi surprendre, tant on pourrait dire, sans céder à la facilité, que le disque est rayé.
La démocratie jetée aux orties au Burkina Faso
En revanche, la sortie de son homologue du Burkina Faso, le 2 avril 2026, n’a laissé personne indifférent. Pas seulement dans son propre camp et dans son pays, mais dans une frange de l’opinion africaine et au-delà.
Sur le plan de la forme, le capitaine Ibrahim Traoré s’est livré à un exercice auquel les chefs d’État ne sont pas coutumiers en Afrique, à savoir une rencontre croisée avec plusieurs organes de presse apparemment libres de leurs questions ou de leurs interpellations. Mais, à l’évidence, l’exercice était parfaitement encadré, orienté. La spontanéité de ses intervieweurs n‘était qu’apparente.
Toutefois, une réflexion du chef de la junte burkinabè continue de susciter des vagues, tant et si bien que certains de ses proches dans son entourage estiment qu’elle a été sortie de son contexte : « Il faut que les gens oublient la question de la démocratie. La démocratie, c’est pas pour nous. » Sur un autre versant, dans le même échange, il se veut plus explicite : « La démocratie telle qu’on nous l’a dite ne développe pas un pays […]. C’est juste un bâton que les gens tiennent et ils le sortent contre les Africains. »
Cette musique n’est pas nouvelle sur le continent, elle revient de manière systématique chaque fois qu’il s’agit pour un leader de justifier les libertés qu’il aura prises avec le respect des standards démocratiques. Pour paraphraser Jean-Paul Sartre : « L’enfer c’est les autres » (sic).
Démocratie à l’africaine ?
Ce discours victimaire est d’ailleurs apparu dans l’espace public aux premières heures des processus de démocratisation en Afrique au début des années 1990.
Dans certains pays d’Afrique francophone notamment, à l’instar du Cameroun, on aura entendu, durant ces années, d’éminents constitutionnalistes, à l’instar du Pr Joseph Owona, aujourd‘hui disparu (il a été plusieurs fois ministre et membre du Conseil constitutionnel d’avril 2020 à janvier 2024), affirmer qu’il faut « camerouniser la démocratie » ; certains, dans d’autres pays, estimaient qu’il faut « africaniser la démocratie ». Ce faisant, ils ne vous diront jamais quels contenus conceptuels ils inscrivent dans ces néologismes. Pour dissimuler la vacuité de son propos, le capitaine Ibrahim Traoré s’enfonce dans des platitudes que même l’homme de la rue en Afrique ne se risquerait pas de prononcer sans s’attirer une avalanche de critiques.
Rétrospectivement, des décennies plus tard, lorsque l’on dresse un bilan d’étape des processus démocratiques en Afrique, on constate qu’il s’agissait simplement de pirouettes sémantiques pour se soustraire aux standards devenus incontournables pour toute gouvernance qui se veut vertueuse, à savoir la reddition des comptes, la séparation des pouvoirs, la bonne gestion des finances publiques, pour ne citer que ces critères.
Faux-fuyants
Il y a lieu de faire observer que l’actuel chef de la junte du Burkina Faso ainsi d’ailleurs que ses homologues de l’Alliance des États du Sahel (AES) s’empressent de faire le procès de la démocratie dans leurs pays pour trois raisons majeures.
Primo : se soustraire de leurs engagements, pris devant leurs concitoyens et leurs pairs de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), de mettre en place les mécanismes institutionnels qui rendront possible un retour rapide à l’ordre constitutionnel.
Deuxio : se soustraire à une incontournable reddition des comptes sur leur bilan sécuritaire et leur gestion de la fortune publique, des impératifs de gouvernance qui ne peuvent être respectés que dans un système politique qui garantit la séparation des pouvoirs. À cet égard, même l’actuel numéro un chinois Xi Jinping rend des comptes devant le Parti communiste chinois.
Enfin, tertio : justifier une présence éternelle au sommet de l’État sans organiser des élections.
Rejet de la démocratie libérale
Les réflexions sidérantes du chef de l’État burkinabè donnent manifestement raison à l’essayiste Ousmane Ndiaye dans son récent ouvrage L’Afrique contre la démocratie. Mythes, déni et péril. Ce dernier alerte au sujet d‘une « […] tendance actuelle sur le continent africain : le rejet de la démocratie libérale par les putschistes, les masses et les élites, car non adaptée aux valeurs africaines. »
Cependant, lorsque l’on observe les processus démocratiques en Afrique depuis trois décennies, ce sont moins les institutions ou le concept lui-même qui posent problème que les hommes qui en sont responsables. La célèbre interpellation de Barack Obama au Ghana (les 10 et 11 juillet 2009), pour son premier déplacement en terre africaine après sa brillante élection à la présidence de la République des États-Unis, n’a jamais résonné avec autant de force qu’aujourd’hui : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais d’institutions fortes. »
Incontestablement.
Un mouvement pour faire barrage aux militaires
Gageons que la création, le 7 avril 2026, de l’Alliance des démocrates (par des ressortissants nigériens, burkinabés et maliens en exil) pourra booster la dynamique en vue d’un retour à l’ordre constitutionnel souhaité par une majorité des habitants de ces trois pays.
L’ADS a été créée à Bruxelles par une cinquantaine de personnes : des membres de la société civile, des personnalités politiques et des leaders d’opinion vivant notamment en Europe et en Afrique a en substance déclaré à l’Agence France presse, Mayra Djibrine, la présidente de ce collectif. Le mouvement promet de défendre les libertés publiques et d’œuvrer au retour à l’ordre constitutionnel dans ces pays dirigés par des régimes militaires.







