L’économie guinéenne traverse depuis plusieurs mois une crise de liquidités sans précédent. Malgré les injections massives de fonds par l’État, les banques restent incapables de satisfaire la demande de retrait des clients, et la confiance dans la monnaie nationale continue de se fragiliser.
Dans un entretien accordé à notre rédaction, Thierno Abdoulaye Barry, docteur en monnaie, finance et banque, enseignant-chercheur et directeur général du cabinet Afrique Expert International, estime que cette situation résulte d’une gestion monétaire déséquilibrée, d’une perte de confiance dans le système bancaire et de mesures parfois mal adaptées. Son analyse s’articule en cinq points :
1. La crise de liquidités : un problème de confiance
Selon l’expert, le manque de liquidités ne résulte pas uniquement d’un déficit de monnaie en circulation, mais surtout d’une méfiance des déposants :
« Les gens gardent leur argent non pas pour investir, mais pour se protéger du risque de ne pas pouvoir le récupérer. »
Même lorsque l’État injecte des milliards dans le système, les citoyens privilégient la thésaurisation plutôt que les dépôts bancaires.
Cette attitude ralentit les transactions commerciales et financières, impacte la production et fragilise le niveau global du PIB.
2. Les risques de l’inflation et de la perte de valeur
L’inflation constitue, selon lui, un danger majeur :
« Les deux crises de l’économie, c’est l’inflation. C’est un virus. L’argent perd son pouvoir d’achat. »
Face à cette situation, la fuite vers les devises étrangères, les terrains ou d’autres actifs tangibles devient une réaction naturelle.
« Les gens se réfugient dans le dollar, l’euro, le franc CFA, ou achètent des terrains pour protéger la valeur de leur argent. »
Sans mesures correctives, la dépréciation monétaire et la dollarisation de l’économie risquent de s’aggraver.
3. Les solutions pour relancer la circulation de la monnaie
Pour Thierno Abdoulaye Barry, restaurer la confiance est le préalable à toute relance monétaire. Il propose plusieurs leviers :
a) Garantir l’accès aux fonds
« Il faut que les clients puissent retirer leur argent dans le montant voulu et en temps voulu. »
Une gestion efficace des réserves obligatoires des banques auprès de la Banque centrale est essentielle pour assurer cette disponibilité.
b) Rémunérer l’épargne pour inciter les dépôts
« Il n’y a pas meilleur moyen d’inciter les clients que de leur dire ce qu’ils gagnent sur chaque 100 francs déposés. »
« Imaginez 14 % sur les comptes d’épargne : les gens ne vont plus garder leur argent à la maison. »
Rehausser les taux d’intérêt permettrait de réinjecter les liquidités dans le système bancaire.
c) Faciliter l’accès au crédit
« L’État a réduit les taux pour permettre aux banques d’accorder des crédits autour de 9 à 9,5 %. »
Cette politique vise à stimuler l’investissement et favoriser la création monétaire par le crédit.
d) Faire des banques des acteurs de l’économie réelle
« La banque ne doit pas seulement recevoir de l’argent, elle doit accompagner les acteurs économiques. »
Les institutions financières doivent jouer un rôle actif dans le financement de l’économie.
4. La polémique autour du billet de 50 000 francs
L’annonce de l’émission d’un billet de 50 000 francs guinéens suscite des réactions. Pour l’expert, cette mesure est inadaptée :
« Ce n’est pas nécessaire. Ce n’est pas pertinent. La Guinée a besoin de petites coupures, pas de grosses. »
« Les gros billets, c’est une tendance hyper inflationniste. »
Selon lui, ces grosses coupures pourraient favoriser la thésaurisation, freiner les transactions et envoyer un signal inflationniste négatif.
« C’est une manière de dire aux gens : si vous gardez votre argent, il ne vaudra plus rien. Mais cela risque d’alimenter la méfiance. »
5. Conclusion : priorité à la confiance
Pour Thierno Abdoulaye Barry, toutes les solutions passent par la restauration de la confiance entre les citoyens, les banques et la Banque centrale :
« Il faut créer la confiance entre les clients, les banques et la banque centrale. Sans cela, aucune politique monétaire ne peut fonctionner durablement. »
En Guinée, la relance économique dépend moins de la création de nouveaux billets que de la capacité à faire circuler la monnaie, à protéger l’épargne et à soutenir l’investissement réel.
ABDOULAYE SYLLA







