L’année 2025 donne, à première vue, l’image d’une économie sénégalaise résiliente. Avec un taux de croissance estimé à 6,7 %, une amélioration du solde extérieur et une inflation relativement maîtrisée, les indicateurs macroéconomiques semblent orientés dans le bon sens.
Pourtant, une analyse plus fine révèle une réalité bien plus contrastée, voire paradoxale. Derrière ces performances se cache une économie fragilisée, marquée par une croissance peu inclusive, une contraction de l’investissement public et une gestion de la dette de plus en plus coûteuse et risquée.
La première illusion tient à la nature même de la croissance. Celle-ci est largement portée par le secteur extractif, notamment les hydrocarbures, dont la montée en puissance a fortement contribué à la dynamique du PIB. Mais lorsque l’on neutralise cet effet, la réalité apparaît nettement moins reluisante : la croissance hors hydrocarbures est estimée à 2,2 %, et tombe à 1,6 % hors hydrocarbures et agriculture. Autrement dit, l’économie réelle, celle qui concerne le tissu productif national et l’emploi, progresse à un rythme insuffisant. Il s’agit là d’une croissance enclavée, concentrée dans des secteurs à faible intensité en main-d’œuvre et à faible diffusion dans le reste de l’économie.
À ce premier paradoxe s’ajoute un autre, tout aussi révélateur des déséquilibres structurels : la coexistence d’une surproduction agricole et d’une faible contribution de ce secteur à la croissance. Le Sénégal a connu en 2025 une surproduction maraîchère accompagnée de difficultés d’écoulement des produits, ainsi qu’une mévente de la production arachidière. Ces dysfonctionnements des circuits de commercialisation ont pesé sur les revenus agricoles et contribué à la faiblesse de la croissance hors hydrocarbures. Autrement dit, on produit plus, mais on valorise mal, ce qui limite l’impact sur le revenu national et l’emploi rural.
Le redressement de la balance commerciale constitue un autre élément souvent mis en avant. Effectivement, le déficit extérieur s’est réduit sous l’effet d’une forte progression des exportations, en particulier celles liées aux hydrocarbures. Mais cette amélioration est conjoncturelle et dépendante de facteurs exogènes, notamment les prix internationaux. Elle ne traduit pas une transformation structurelle de l’économie sénégalaise ni une diversification de son appareil productif.
La faible inflation, souvent présentée comme un signe de stabilité, mérite également une lecture nuancée. Si elle reflète en partie les effets du cadre monétaire de l’UEMOA, elle est aussi le symptôme d’une demande intérieure modérée. Une inflation faible dans un contexte de croissance hors hydrocarbures atone peut traduire une économie qui fonctionne en deçà de son potentiel.
Mais ce sont surtout les faiblesses structurelles qui doivent retenir l’attention. La première concerne l’emploi. Le taux d’emploi s’est nettement détérioré, passant d’environ 46 % de la population active en 2023 à 39,5 % en 2025. Cette évolution traduit une aggravation du sous-emploi dans l’économie. Chaque année, près de 200 000 jeunes arrivent sur le marché du travail. Or, avec une croissance réelle hors hydrocarbures aussi faible, l’économie sénégalaise n’est pas en mesure d’absorber cette pression démographique. Il en résulte une montée du chômage et de la précarité, avec des implications sociales majeures. Une croissance qui n’emploie pas est, par nature, une croissance socialement inefficace.
La seconde fragilité majeure réside dans la chute de l’investissement public. Les données récentes montrent une contraction significative de la formation brute de capital fixe publique, de l’ordre de –44,6 % par rapport à 2024. Dans un pays en développement, où l’investissement public joue un rôle structurant, cette évolution est particulièrement préoccupante. Elle traduit les contraintes budgétaires croissantes auxquelles l’État est confronté et annonce un affaiblissement des capacités de croissance à moyen terme.
Enfin, la question de la dette constitue le point le plus critique. Le Sénégal est engagé dans une dynamique de refinancement permanent, avec des conditions de plus en plus contraignantes : des taux d’intérêt élevés, des maturités plus courtes et une dépendance accrue aux marchés. Le recours à des instruments comme les Total Return Swaps (TRS), particulièrement coûteux et risqués, est révélateur d’une trésorerie sous tension.
Les données budgétaires montrent que les intérêts et commissions absorbent désormais environ 25 % des recettes fiscales, soit un niveau supérieur aux ressources publiques cumulées consacrées à l’agriculture, à la santé et à l’enseignement supérieur et à la recherche. Cette situation illustre une contrainte budgétaire sévère, où le service de la dette évince progressivement les dépenses sociales et d’investissement.
Au total, l’économie sénégalaise apparaît comme une économie à deux vitesses. D’un côté, un secteur extractif dynamique, qui tire la croissance vers le haut mais crée peu d’emplois. De l’autre, une économie domestique qui peine à se développer, à investir et à absorber la main-d’œuvre disponible. Ce découplage entre croissance et développement constitue le cœur du paradoxe de l’année 2025.
Le Sénégal ne fait donc pas face à une crise de croissance, mais à une crise de qualité de la croissance. Tant que celle-ci ne sera pas davantage diversifiée, inclusive et soutenable sur le plan financier, elle restera une performance statistique sans véritable impact sur le bien-être des populations.
Si la guerre au Moyen-Orient devait se prolonger, les risques économiques seraient encore plus graves. Une hausse durable des prix de l’énergie entraînerait une inflation importée, une remontée des taux d’intérêt et un renchérissement du service de la dette. Dans un contexte déjà contraint, ces chocs pourraient conduire à un véritable KO économique.
Dès lors, il devient urgent de construire un consensus national autour d’un programme crédible de redressement économique et social, fondé sur la discipline budgétaire, la relance de l’investissement productif et la restauration de la confiance des partenaires.
Pr Amath NDIAYE
FASEG-UCAD
Références :
Ministère des Finances et du Budget, Loi de Finances Initiale 2026
ANSD, Comptes nationaux trimestriels du Sénégal, 4ᵉ trimestre 2025







