À Antananarivo, l’équation politique de Siteny Randrianasoloniaiko devient de plus en plus délicate. Président de l’Assemblée nationale depuis la transition politique de 2025, l’ancien champion de judo voit aujourd’hui son image se heurter à une question devenue centrale dans les milieux politiques et économiques malgaches : la relation privilégiée qu’il entretient avec Moscou. Éric Topona.
Derrière le débat politique se joue un enjeu bien plus large : celui des promesses économiques russes à Madagascar – notamment dans les secteurs miniers et énergétiques – qui tardent à se matérialiser.
Un allié russe dans le jeu politique malgache
Depuis plusieurs années, Siteny Randrianasoloniaiko assume une relation privilégiée avec la Russie. Cette proximité remonte à ses réseaux dans le judo international mais a rapidement pris une dimension politique et stratégique.
Lors de la présidentielle de 2023, plusieurs observateurs avaient déjà évoqué un soutien russe à sa campagne. Depuis la transition politique ouverte après la chute du président Andry Rajoelina en 2025, cette relation semble s’être institutionnalisée.
Dans les cercles du pouvoir malgache, Siteny est souvent présenté comme l’un des principaux relais de Moscou dans l’archipel.
Une position qui lui a permis d’acquérir une influence considérable dans les arbitrages politiques de la transition.
Mais cette proximité pourrait aujourd’hui se retourner contre lui.
Mines, énergie : les promesses russes qui tardent à venir
Le cœur du débat ne se situe plus seulement sur le terrain diplomatique. Il concerne désormais les retombées économiques concrètes de ce rapprochement.
Depuis plusieurs années, Moscou promet des investissements massifs à Madagascar, notamment dans l’exploitation minière, secteur clé pour l’économie de l’île qui possède d’importantes réserves de nickel, cobalt, graphite et terres rares.
Des projets d’exploration et de coopération minière ont été évoqués à plusieurs reprises entre responsables malgaches et entreprises russes.
Mais pour l’instant, les annonces n’ont guère été suivies d’effets.
Plusieurs projets évoqués ces dernières années restent à l’état de discussion, tandis que les investisseurs russes peinent à s’implanter durablement dans un environnement réglementaire et politique incertain.
Dans les milieux économiques malgaches, certains parlent déjà d’une « illusion russe ».
Une stratégie risquée pour l’économie malgache
Pour Madagascar, l’enjeu dépasse la simple rivalité diplomatique.
L’île cherche depuis plusieurs années à diversifier ses partenaires économiques afin de réduire sa dépendance aux bailleurs traditionnels et attirer de nouveaux investisseurs.
Dans cette logique, l’ouverture vers la Russie pouvait apparaître comme une alternative stratégique.
Mais l’absence d’investissements concrets commence à alimenter les doutes.
Plusieurs opérateurs économiques craignent que cette orientation géopolitique ne fragilise les relations avec les partenaires traditionnels – européens, asiatiques ou multilatéraux – sans offrir en échange les financements espérés.
Dans un contexte où Madagascar a un besoin crucial de capitaux pour moderniser ses infrastructures, développer son secteur énergétique et valoriser ses ressources naturelles, le risque est réel.
La controverse Wagner
La polémique a pris une dimension supplémentaire ces derniers jours avec les accusations de proximité entre certains responsables malgaches et les réseaux de sécurité russes.
Dans plusieurs capitales africaines, l’ombre du groupe Wagner – aujourd’hui réorganisé sous différentes structures – continue de planer sur les initiatives russes.
À Madagascar, ces soupçons alimentent les critiques contre Siteny Randrianasoloniaiko.
L’intéressé a tenté de désamorcer la polémique. Face aux accusations relayées dans la presse, il a déclaré être prêt à démissionner si des preuves de collusion étaient apportées.
Une déclaration qui témoigne du degré de pression politique auquel il est désormais confronté.
L’influence russe à l’épreuve de la réalité
Pour Moscou, Madagascar représente une positionn stratégique dans l’océan Indien, à proximité des grandes routes maritimes reliant l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient.
Mais contrairement à d’autres pays africains où la Russie a réussi à consolider son influence, sa stratégie malgache semble aujourd’hui marquer le pas.
Faute d’investissements tangibles et de projets industriels structurants, l’influence russe reste pour l’instant largement politique, à l’instar des partenaires occidentaux comme la France ou les Etats-Unis.
Dans ce contexte, la position de Siteny Randrianasoloniaiko apparaît de plus en plus fragile.
Car dans une économie malgache en quête urgente de capitaux et de partenaires industriels, les promesses géopolitiques ne suffisent plus.
Et à Antananarivo, certains commencent à se demander si la carte russe n’était pas, au fond, un pari trop risqué voire illusoire.







