Le Sénégal traverse aujourd’hui une phase économique particulièrement délicate. Derrière les débats techniques sur la dette publique se cache une réalité plus profonde : un ralentissement de l’activité économique, des tensions sociales croissantes et un rétrécissement inquiétant des marges budgétaires de l’État. Dans ce contexte, il devient nécessaire de repenser la stratégie économique afin de restaurer la crédibilité financière du pays, soutenir la croissance et répondre aux attentes légitimes des populations.
La situation actuelle est marquée par un marasme économique perceptible dans de nombreux secteurs. La croissance reste insuffisante au regard des besoins de l’économie. Le gouvernement évoque un taux d’environ 5 %, tandis que le FMI l’estime plutôt autour de 3 %. Or, pour absorber les près de 200 000 jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail, l’économie sénégalaise devrait enregistrer un taux de croissance d’au moins 6,8 % par an. En dessous de ce seuil, le chômage et le sous-emploi continuent de s’aggraver, alimentant frustration sociale, précarité et migrations.
Dans le même temps, la dette publique exerce une pression croissante sur les finances de l’État. Les intérêts et commissions absorbent désormais plus de 25 % des recettes fiscales, ce qui réduit considérablement les marges de manœuvre budgétaires. Une part croissante des ressources publiques est ainsi consacrée au service de la dette, au détriment de l’investissement public, des politiques sociales et du soutien à l’activité économique.
Cette situation se déroule dans un contexte où la crédibilité financière internationale du Sénégal s’est nettement détériorée. Les agences de notation ont dégradé la perception du risque souverain, les eurobonds sénégalais ont fortement chuté sur les marchés secondaires, traduisant une hausse de la prime de risque exigée par les investisseurs. Plus récemment, le Sénégal a été classé en catégorie 7 — le niveau de risque le plus élevé — dans la grille de l’OCDE relative aux crédits à l’exportation. Ce classement signifie concrètement que le pays est considéré comme présentant un risque très élevé pour les prêteurs et les assureurs de crédit internationaux. Ce signal complique davantage l’accès aux financements extérieurs et renchérit leur coût.
Dans ces conditions, continuer à gérer la dette selon les méthodes actuelles risque d’enfermer l’économie dans une spirale de stagnation. L’État est contraint d’emprunter à des coûts de plus en plus élevés pour refinancer ses engagements, tandis que les ressources disponibles pour soutenir la croissance et améliorer les conditions de vie des populations se réduisent.
Face à cette situation, le Sénégal doit changer de cap dans la gestion de sa dette et dans l’orientation de sa politique économique. L’objectif ne doit pas seulement être de payer la dette coûte que coûte, mais de restaurer la soutenabilité des finances publiques tout en relançant l’économie.
Un premier levier consiste à définir une trajectoire crédible de réduction du déficit budgétaire. Cela suppose une meilleure mobilisation des recettes, une rationalisation des dépenses publiques et une priorisation claire des investissements productifs. La discipline budgétaire n’est pas une option idéologique : elle constitue une condition indispensable pour restaurer la confiance des investisseurs et des partenaires financiers.
Dans ce cadre, la conclusion d’un programme avec le FMI apparaît aujourd’hui comme une nécessité. Un tel programme permettrait de restaurer la crédibilité macroéconomique du pays, de rassurer les marchés, de mobiliser des financements concessionnels et de catalyser l’appui des partenaires multilatéraux tels que la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et d’autres bailleurs. Dans les périodes de forte tension financière, le cadre du FMI agit souvent comme un signal de stabilisation et de discipline budgétaire pour les marchés et les investisseurs.on
Mais une stratégie de redressement ne peut réussir sans courage politique et sans consensus social. Les réformes nécessaires impliquent souvent des efforts et des sacrifices. Pour qu’elles soient acceptées par la population, il est indispensable que l’exemple vienne d’abord de la classe dirigeante. La réduction du train de vie de l’État et la suppression de certains privilèges symboliques constituent des signaux essentiels pour instaurer un climat de confiance et de justice sociale.
Dans le même temps, les couches les plus vulnérables doivent être protégées. Toute politique d’ajustement doit préserver les dépenses sociales essentielles et soutenir le pouvoir d’achat des ménages les plus fragiles. L’objectif n’est pas l’austérité aveugle, mais un redressement économique équilibré.
L’urgence d’un changement de cap apparaît d’autant plus clairement que les tensions sociales se multiplient. Les revendications des étudiants, les mobilisations dans les secteurs de la santé et de l’éducation, ainsi que les difficultés rencontrées par certaines collectivités locales traduisent un malaise profond. Ces mouvements sont aussi le reflet des contraintes budgétaires qui limitent la capacité de l’État à répondre aux attentes sociales.
Dans ce contexte, le véritable enjeu n’est pas seulement financier : il est économique, social et politique. Le Sénégal doit retrouver une trajectoire de croissance forte, inclusive et créatrice d’emplois. Cela suppose de restaurer la crédibilité des finances publiques, de soutenir l’investissement productif et de renforcer la cohésion sociale.
Le moment est venu d’opérer ce changement stratégique. Plus le pays attendra, plus les coûts économiques et sociaux risquent de s’accumuler. À l’inverse, une stratégie claire, courageuse et fondée sur la responsabilité collective peut permettre de remettre l’économie sénégalaise sur une trajectoire durable de croissance et de stabilité.
Pr Amath Ndiaye
FASEG-UCAD







