À la 6ᵉ Conférence africaine pour la paix, ouverte le 10 février 2026 à Nouakchott, l’imam Mahmoud Dicko a réitéré son appel à un dialogue national « entre tous les Maliens » pour mettre fin au « bain de sang » qui secoue le pays. Une prise de position qui intervient alors que les combats se rapprochent dangereusement de Bamako et que les attaques du JNIM, dirigé par Iyad Ag Ghali, se multiplient. Pour le chercheur Dr Ahmed Diémé, spécialiste du Sahel, cette initiative doit être lue comme un avertissement politique majeur face à l’impasse sécuritaire et à l’isolement croissant de la junte.
Dicko, entre figure morale et acteur politique
Selon Dr Diémé, l’imam Dicko s’est imposé depuis plus d’une décennie comme une voix morale au Mali :
« En voulant moraliser la vie publique, Dicko est apparu très tôt dans la société civile comme une force éthique. »
Longtemps conseiller officieux du président Ibrahim Boubacar Keïta, il devient ensuite l’une des figures-clés du mouvement ayant conduit à la chute de ce dernier en 2020, dénonçant la corruption et la paralysie politique du régime.
Malgré son influence religieuse, souligne Diémé, Dicko demeure attaché « à la République, à la laïcité et à la démocratie ». Les relations avec la junte issue du coup d’État de 2020 se dégradent progressivement, jusqu’à son départ pour l’Algérie pour raisons de santé — début d’un exil où il continue toutefois à peser sur le débat public.
Un appel nourri par la dégradation sécuritaire
L’analyse de Dr Diémé repose sur un constat sévère : la situation sécuritaire au Mali et dans l’ensemble des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) s’est « profondément détériorée ».
Il note :
• des blocus économiques,
• une crise du carburant qui paralyse l’économie,
• un « étouffement » de Bamako,
• et surtout, la perte de contrôle de 50 à 60 % du territoire par les forces armées maliennes.
Les groupes jihadistes, explique-t-il, combinent « mobilité et contrôle des axes », étendant leur influence dans le centre et le nord du pays.
Face à cette réalité, l’appel à la désescalade lancé par Dicko traduit, selon l’expert, « une compréhension lucide du terrain » — à rebours du discours officiel de la junte et de la communication des cercles néo-panafricanistes, dont des figures comme Kémi Séba, Nathalie Yamb ou Franklin Nyamsi.
La junte malienne sur plusieurs fronts
Le chercheur rappelle que les autorités de transition ont multiplié les adversaires :
• interne : répression de l’opposition et de la société civile,
• sécuritaire : guerre contre les groupes jihadistes,
• diplomatique : tensions avec CEDEAO et Algérie,
• stratégique : rapprochement avec la Russie dans une « nouvelle cartographie géopolitique » encouragée par certains militants panafricanistes.
Pour Diémé, cette stratégie affaiblit l’État :
« Ouvrir plusieurs fronts simultanément fragilise le Mali. »
Dans ce contexte, l’appel de Dicko s’inscrit dans la continuité des recommandations des Assises nationales, qui préconisaient déjà d’explorer la voie du dialogue avec les jihadistes maliens et les mouvements indépendantistes — une orientation défendue du temps de l’ancien Premier ministre Soumaïla Boubèye Maïga.
Vers un dialogue national élargi ?
Pour Dr Diémé, l’imam plaide pour une sortie du « tout militaire » et pour une transition politique véritable :
• un retour à un cadre constitutionnel normal,
• une réconciliation nationale élargie,
• des pourparlers incluant les jihadistes maliens,
• et la construction d’une solution politique à la guerre.
« L’enjeu est de trouver une formule politique. Les contours ne peuvent être dessinés qu’avec l’ensemble des acteurs. »
Le JNIM acceptera-t-il la voie démocratique ?
La question demeure cruciale : la stratégie de Dicko a-t-elle une chance d’être entendue ?
Selon Dr Diémé, deux obstacles majeurs subsistent :
Le JNIM rejette les valeurs démocratiques, ce qui limite par nature l’espace d’un compromis politique.
La junte malienne refusera difficilement un dialogue inclusif, car celui-ci « remettrait tout à plat » et menacerait son maintien au pouvoir.
Un éventuel progrès dépendrait de la pression diplomatique d’Alger sur Iyad Ag Ghali, ainsi que de la cohésion du Front de libération de l’Azawad. Mais pour l’instant, juge l’expert, les chances d’un accord demeurent faibles.







