Dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026, des tirs nourris et explosions ont été entendus près de l’aéroport Diori Hamani de Niamey, avant un retour relatif au calme au bout d’environ deux heures, selon des témoignages et des images relayées localement. 1Au-delà de l’incident — dont les causes restent officiellement indéterminées — l’épisode éclaire les lignes de fracture géopolitiques du Niger : un État pivot du Sahel, dirigé par une junte depuis 2023, confronté à l’insurrection jihadiste, à une recomposition d’alliances sécuritaires, et à une bataille de souveraineté autour de ses ressources stratégiques, notamment l’uranium.
Pourquoi l’aéroport est un “nœud stratégique”
L’aéroport de Niamey est bien plus qu’une infrastructure civile : il jouxte des installations militaires et un “hub” sécuritaire, incluant une base de l’armée de l’air, une installation de drones et le quartier général de la force créée par le Niger, le Mali et le Burkina Faso pour combattre les groupes armés.
Sa proximité avec le palais présidentiel (environ 10 km) en fait aussi un objectif symbolique : tout incident autour de ce site est susceptible de susciter rumeurs de coup de force, d’attaque terroriste, ou d’opération de sabotage, même lorsque les faits ne sont pas établis.
Ce que suggèrent les images : le “fait drone” comme hypothèse structurante
Plusieurs vidéos montrent des traînées lumineuses dans le ciel nocturne, typiques de tirs traçants ou d’un engagement de défense anti-aérienne, alimentant l’hypothèse d’une réaction à des drones (sans confirmation officielle).
Le fait qu’une zone d’aéroport, équipée et militarisée, puisse être associée à une menace aérienne renvoie à l’évolution des conflits au Sahel : la dronisation des théâtres, l’usage accru de systèmes légers (reconnaissance, attaques, brouillage) et, plus largement, la montée des capacités asymétriques. Les images d’incendies et de véhicules calcinés, non vérifiées de manière indépendante, renforcent la perception d’un choc sérieux, même en l’absence de bilan confirmé.
La dimension intérieure : la junte, la légitimité et la mobilisation
L’incident survient dans un Niger gouverné par le général Abdourahamane Tiani, arrivé au pouvoir après le renversement du président élu en juillet 2023.
Le réflexe de certains soutiens du régime appelant à sortir “défendre le pays” illustre un mécanisme fréquent des régimes issus de coups d’État : transformer une alerte sécuritaire en ressort de cohésion interne, voire en plébiscite de la ligne “sécurité + souveraineté”. Cette rhétorique est d’autant plus efficace que la menace jihadiste est réelle et permanente, permettant au pouvoir de se présenter comme bouclier national tout en marginalisant les critiques (gouvernance, économie, droits).
La toile de fond sécuritaire : une guerre d’attrition qui s’étend
Les autorités nigériennes font face à une insurrection persistante : les violences jihadistes ont provoqué près de 2 000 morts en 2025 au Niger, selon l’ONG ACLED.
Le pays est en outre pris en tenaille entre plusieurs foyers : à l’ouest, les dynamiques transfrontalières liées aux groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique ; au sud-est, les menaces de Boko Haram et de l’ISWAP demeurent une contrainte sécuritaire majeure (même si la nuit de Niamey concerne plutôt l’axe ouest-capital).
ACLED souligne également la constitution d’un espace de conflictualité plus intégré entre Sahel et zones côtières, ce qui signifie que la sécurité du Niger ne se joue plus uniquement “au nord et à l’ouest”, mais dans une profondeur régionale plus large.
AES : souveraineté stratégique… et contraintes opérationnelles
Niamey est désormais ancré dans l’Alliance des États du Sahel (AES) avec Bamako et Ouagadougou, qui promeut une doctrine de sécurité autonome après la mise à distance des partenaires occidentaux.
L’AES a lancé une force unifiée d’environ 5 000 hommes, conçue pour combiner moyens terrestres, aériens et renseignement, avec une ambition d’intervention coordonnée.
Mais l’incident de Niamey souligne un défi : même avec une architecture régionale, les États AES demeurent confrontés à des contraintes de capacité (logistique, ISR, défense anti-aérienne, protection d’infrastructures critiques) et à l’initiative d’acteurs armés adaptatifs. Autrement dit, la souveraineté proclamée ne neutralise pas mécaniquement la vulnérabilité des centres névralgiques.
L’uranium : la ressource qui « alimente » les risques
Un élément donne à l’épisode une densité géopolitique supplémentaire : la présence signalée d’une importante cargaison d’uranium stockée à l’aéroport depuis des semaines, avec un acheteur non identifié.
Selon une enquête AFP, un convoi de 34 camions est arrivé à l’aéroport début décembre (3–5 décembre) avec une marchandise largement décrite comme du “yellowcake” (concentré d’uranium) en provenance du nord du pays fin novembre, et la cargaison aurait été déplacée ensuite vers des zones plus sécurisées à l’intérieur du site.
Dans ce contexte, un incident armé autour de l’aéroport peut être perçu (à tort ou à raison) comme lié à la protection de la cargaison, à une tentative de sabotage, ou à la sécurisation de flux stratégiques.
La séquence s’inscrit dans une recomposition plus large : les juntes sahéliennes ont expulsé ou marginalisé des partenaires occidentaux et présentent l’AES comme une alternative.
Cette reconfiguration a des effets en cascade : elle modifie les circuits d’assistance, les chaînes de renseignement, les formats de coopération et, surtout, ouvre la voie à de nouveaux partenaires (ou à de nouvelles formes d’appui) — ce qui, dans l’imaginaire politique local, renforce la narration de souveraineté, mais sur le terrain, ne garantit pas un gain immédiat de sécurité.







