D’ordinaire, on les appelle les « pays frères ». Mais depuis le coup de sifflet final d’une rencontre électrique entre les Lions de la Teranga et les Lions de l’Atlas, le 18 janvier dernier, tout semble remis en cause entre Sénégalais et Marocains. Entre accusations de trahison, dérapages sur les réseaux sociaux et tension diplomatique, l’un des liens les plus solides du continent semble vaciller.
Pourtant, loin des commentaires lus et déversés sur TikTok ou Facebook, dans l’intimité des foyers binationaux et les salons de Casablanca, une autre vérité persiste, plongée au cœur d’un « divorce médiatique » qui refuse de dire son nom.
Entre le Sénégal et le Maroc, la relation a toujours été plus qu’une simple alliance diplomatique : c’est une affaire de famille. Seulement, après ce match, le climat semble s’être alourdi sur Internet, comme le note ce père de famille d’origine marocaine, installé au Sénégal depuis une trentaine d’années :
« Mes enfants sont tristes, ils sont trop tristes », confie-t-il.
Le paradoxe est là : alors que les parents soutenaient le Maroc, les enfants, nés et ayant grandi à Dakar, vibraient pour les Lions de la Teranga ce jour-là. Cette dualité identitaire, autrefois une richesse, se heurte aujourd’hui à un sentiment nouveau et douloureux : celui de la trahison. Sous le couvert de l’anonymat, il explique : « Je vous dis ce que les Marocains pensent sincèrement de ce qui s’est passé : ils se sentent trahis. »
Les réseaux sociaux, vecteurs de la polémique
Depuis le coup de sifflet final, les réseaux sociaux, TikTok en tête, sont devenus le théâtre d’une polémique verbale.
« Les réseaux sociaux sont en train de tout détruire », lâche un autre ressortissant marocain établi au Sénégal depuis 1997. Rencontré dans une boutique de vente d’articles marocains le long de l’avenue Blaise Diagne à Dakar, il pointe du doigt des « faux-fous » qui attisent la haine, loin de la réalité quotidienne.

Car sur le terrain, le discours est radicalement différent. À Casablanca, dans les quartiers d’Arfa ou de l’Oulfa, la vie bat son plein, nous assure-t-il. Il cite en exemple le salon « Cheikh Fall » : un établissement sénégalais florissant où le propriétaire est Sénégalais et les employés marocains. Un symbole de réussite et d’intégration qui contredit frontalement les discours de rupture.
« Les Sénégalais qui sont au Maroc disent la même chose : il ne se passe rien de ce qu’on voit sur Internet », martèle-t-il.
L’héritage historique en question
Au-delà du ballon rond, l’axe Dakar-Rabat repose sur un socle juridique et spirituel unique. Ce commerçant rappelle qu’à l’époque du président Léopold Sédar Senghor et du roi Hassan II, des accords audacieux furent signés :
« Savez-vous qu’un Sénégalais a le droit de travailler dans la fonction publique marocaine sans changer de nationalité ? »
Cet accord, qualifié d’« article qui dort », témoigne d’une proximité sans équivalent sur le continent. À cela s’ajoute la puissance de la confrérie Tidjania, dont le fondateur repose à Fès, faisant du Maroc une terre de pèlerinage permanent pour les Sénégalais. Des enjeux qui dépassent le stade, selon lui.
Pourquoi cette soudaine tension ?
Notre interlocuteur évoque des facteurs externes : une crise économique mondiale, des enjeux sécuritaires au Sahel, et la sensibilité du dossier du Sahara occidental. Il indique que certains commentaires malveillants pourraient être alimentés par des tiers cherchant à fragiliser cette exception maroco-sénégalaise.
Il n’exclut pas non plus les maladresses logistiques ayant enflammé la polémique : le choix du TGV par la Fédération sénégalaise de football, la gestion de la sécurité à l’arrivée de l’équipe à Rabat, ou encore les réactions émotives du sélectionneur national.
« Il a déraillé », regrette-t-il à propos du comportement de Pape Thiaw, saluant néanmoins la sagesse de joueurs comme Sadio Mané, qui ont tenté de calmer le jeu.

L’esprit sportif comme seul remède
L’hospitalité marocaine reste une réalité concrète : « Dès que vous êtes Sénégalais, même un policier vous laisse passer. Il y a des instructions très hautes pour qu’on ne touche pas aux Sénégalais », explique-t-il. Une bienveillance telle que certains ressortissants africains tentent parfois de se faire passer pour des fils de la Teranga afin de faciliter leurs démarches.
Le Maroc et le Sénégal sont frères, rassure Abdoul Wahid, trouvé en train de boire sa tasse de café « Touba » : « Même mon nom de famille est Coulibaly », lance-t-il, sourire aux lèvres, tout en confiant que tout se passe bien pour les ressortissants marocains établis à Dakar.
« Je vous assure y a des Sénégalais qui se sentent plus chez eux au Maroc que certains Marocains au Maroc. »
En fin de compte, le sport, s’il a le pouvoir de diviser les familles le temps d’un match, ne peut effacer des siècles de mariages mixtes, de commerce et de foi commune. Pour ce « Maroco-Sénégalais » de cœur, le diagnostic est clair : « Ici, tout le monde est d’accord : il n’y a pas de problème. ».







