Comme dans de nombreux pays où elle tient une présence forte, voire d’influence, l’année 2026 marquera certainement un tournant dans le positionnement de la présence sécuritaire chinoise en Afrique. Par Éric Topona.
C’est une dimension de sa diplomatie qui demeure fort peu évoquée. Or, il va de soi qu’elle reviendra de plus en plus en 2026 au-devant de l’actualité internationale, au moins pour deux raisons.
En effet, 2025 s’achève par deux démonstrations de force des États-Unis hors de leurs frontières, notamment au Nigeria où l’administration Trump a officiellement déployé sa puissance aérienne pour mettre un terme à la persécution des chrétiens dans le pays le plus peuplé d’Afrique ; et au Venezuela où elle a capturé de manière spectaculaire le chef de l’Etat en exercice, Nicolás Maduro , exfiltré vers New-York où il sera jugé entre autres pour des accusations de soutien mafieux au narcotrafic.
Des points en commun
Le Nigeria et le Venezuela ont en commun d’être de grands pays producteurs et exportateurs de pétrole vers l’Empire du Milieu. L’attaque contre le Venezuela a par ailleurs cette particularité qu’elle a eu lieu quelques heures seulement après une audience du président Maduro accordée à un émissaire chinois de très haut niveau, notamment le représentant du président Xi Jinping pour l’Amérique latine. Il s’agit en plus d’une démonstration de force pour les États-Unis, mais aussi d’une remise en question de la capacité de la Chine à protéger ses alliés et ses sources d’approvisionnements énergétiques.
Évolution de la présence chinoise en Afrique
Au regard de ce contexte porteur de grosses interrogations pour les semaines et les mois à venir, la récente note de décembre 2025 de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), en plus d’être d’une actualité qui n’est plus à démontrer, revêt un intérêt tout particulier. Elle s’intitule La Chine en Afrique. Des « diplomaties » alternatives pour de nouveaux enjeux sécuritaires.
D’entrée de jeu, la note retrace l’évolution de la présence diplomatique chinoise sur le continent africain. Celle-ci remonte à l’époque des mouvements de décolonisation, notamment les besoins pressants et croissants des jeunes États africains en termes de personnels et de structures de santé. Il s’agit pour les auteurs de la note, d’une sorte de « proto-diplomatie », par ailleurs sous-tendue par les accointances idéologiques ou militantes que nombre de ces Etats entretiennent avec la Chine. En somme, une sorte de soft power qui ne s’affirme pas encore comme tel.
Il n’est quasiment pas d’État africain durant cette séquence historique qui ne soit doté d’une structure sanitaire chinoise : « Aux premiers dispensaires et personnels soignants ont rapidement succédé des institutions diplomatiques (ambassades, instituts Confucius), de grandes entreprises publiques, ainsi qu’une myriade de petits commerçants. Ce déploiement s’est accompagné d’une stratégie culturelle et informationnelle, à travers le développement des médias chinois en Afrique » (P.18).
Mais la mue de grande ampleur de la diplomatie chinoise va s’opérer à la fin des années 80, lorsque « l’atelier du monde » est le théâtre d’un boom économique considérable et voit ses échanges économiques avec l’Afrique connaître une croissance exponentielle. Comme le souligne la note, pour la seule année 2024, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique se sont élevés à 300 milliards de dollars. Dès lors, il devenait vital pour la Chine non seulement de sécuriser ses investissements en Afrique, mais aussi une partie de son personnel qu’elle déploie sur le continent. C’est à ce niveau que la note de l’IRSEM relève un autre enjeu, voire un tournant dans l’organisation de la présence sécuritaire chinoise en Afrique.
Désenchantement des Africains
Force est de constater que depuis près de deux décennies, il s’est installé comme un désenchantement des Africains envers la Chine et qui ne cesse de progresser. Accueillie au départ comme une puissance émancipatrice pour une Afrique dont la population est extrêmement jeune et les taux de chômage sont parmi les plus élevés au monde, les entreprises chinoises promeuvent une vie en autarcie qui ne crée absolument pas les effets de ruissellement que les économies locales espéraient.
Si elles investissent massivement en Afrique, le personnel comme les biens de consommation sont importés de Chine. À l’inverse, relève à juste titre la note de l’IRSEM, des entreprises occidentales dynamisent la consommation locale et associent la main-d’œuvre locale aux emplois élevés. Cette situation, selon la note, est par exemple constatable à Djibouti où la Chine entretient sa première base militaire hors de son territoire national, aux côtés des Français et des Américains.
Attitudes d’hostilité
Cette coupure des entreprises chinoises en Afrique avec les économies du continent a engendré au fil des ans des attitudes d’hostilité au sein des populations qui considèrent que la coopération tant rêvée avec ce « partenaire » du Sud est bien éloignée de leurs attentes. Bien plus, ces entreprises sont réputées pour faire très peu de cas des législations nationales en matière de respect du droit de travail. Dès lors il s’ensuit des actes de violences contre le personnel chinois local ou de vandalisme contre leurs investissements. Ces mouvements de révolte locaux ont parfois pris l’allure d’une véritable chasse à l’homme.
En RDC, selon projetafriquechine.com, les activités de la filiale chinoise Congo Dongfang Mining (CDM) ont été suspendues par les autorités en raison de la pollution de l’eau à Lubumbashi. Le ministère des Mines congolais a noté qu’« un débordement d’effluents industriels provenant d’un bassin de rejet aurait touché plusieurs quartiers environnants, suscitant de vives inquiétudes quant à la sécurité des populations et à la protection de l’environnement… Le bassin de rejet de la société CDM ne répond à aucun standard international : absence de dispositifs de contrôle, de stabilité et d’étanchéité, inexistence d’un plan d’urgence en cas d’incident. Autant de défaillances ayant conduit à une pollution manifeste des eaux, à la mortalité piscicole et à la contamination de l’environnement immédiat. »
En Zambie, environ cinquante fermiers ont intenté un procès contre l’entreprise chinoise Sino-Metals Leach (SML), selon le site Internet africanews.com. Ce procès fait suite, écrit le média, « à un important déversement de déchets toxiques miniers en février dernier dans le nord du pays ».
Le Tchad a porté plainte en 2014 contre le géant pétrolier chinois CNPC pour pollutions répétées dans la région du Mayo-Kebbi (sud-ouest), selon des informations rapportées par agenceecofin.com.
L’entreprise s’est engagée à payer 400 millions de dollars de réparation.
Debut janvier 2025, le gouvernement tchadien a recadré la China National Petroleum Corporation (CNPC) , notamment via des réunions avec l’Office National pour la Promotion de l’Emploi (ONAPE). Il exige le respect des lois sur l’emploi et une nationalisation accrue. En clair, le gouvernement tchadien insiste pour que les entreprises chinoises respectent les conventions collectives et le droit du travail local en vigeur, face aux critiques et tensions relatives aux conditions de travail des employés tchadiens, notamment en matière salariale, de droits syndicaux et de sécurité.
Dans le contexte actuel où les populations africaines sont de plus en plus exigeantes en termes du respect des standards internationaux des droits humains, Pékin pourra difficilement faire l’économie d’une révision de son logiciel sécuritaire en Afrique.







