Le changement de dénomination et le passage sous le commandement direct du ministère russe de la Défense a quelque temps donné l’impression que les mercenaires de Wagner, après la disparition tragique de l’emblématique et charismatique chef Evguéni Prigojine, opéreraient une mue dans leurs méthodes barbares de lutte contre le terrorisme djihadiste en République centrafricaine ou au Sahel. Mais, à l’évidence, de Wagner à l’Africa Corps, on pourrait conclure, sans verser dans la caricature : bonnet blanc et blanc bonnet.
Le 26 novembre 2025, la BBC publiait des témoignages oculaires qui suscitent l’effroi : « Un commerçant a raconté à la BBC comment des mercenaires russes, engagés dans un combat contre des djihadistes au Mali, ont froidement assassiné deux hommes sous ses yeux, avant de le menacer de lui couper les doigts et de le tuer aussi. »
Toujours selon le média britannique, à peine trois mois plus tôt, précisément en juin 2025, la publication Africa Report parvenait à infiltrer le canal Telegram de l’Africa Corps. Ce média d’investigation se retrouva face à des horreurs innommables : 322 vidéos et 647 photographies d’atrocités, notamment des têtes coupées et des yeux arrachés, ainsi que des publications à caractère raciste.
Exactions au Mali
Une année plus tôt, en avril 2024, Le Monde Afrique, sous la plume de Pierre Boilley de l’Institut des mondes africains, publiait un article intitulé Exactions au Mali – L‘armée et Wagner coupables. Le constat est tout aussi accablant : « Sur le chemin vers Kidal, la politique des forces étatiques a été manifestement de créer la terreur, bombardant à l’aide des drones des villages et des campements, tuant sans discrimination, décapitant des civils et piégeant leurs corps […]. Il n’est pas possible, dans ce bref article, de faire état des très nombreux témoignages de tueries, de violences, de viols et de vols, c’est-à-dire d’exactions que l’on peut sans difficulté accuser de crimes de guerre et même de crimes contre l’humanité – ce que n’a pas hésité à faire l’ONU. »
Manque d’indignation et de condamnation
Ces crimes de masse, qui visiblement se banalisent, ne suscitent plus indignations et condamnations à la hauteur de leur inhumanité. Il faut faire observer que, depuis le décès de Prigogine et la déroute humiliante des mercenaires russes dans le désert sahélien ainsi que la large médiatisation qui s’est ensuivie, les mercenaires russes au Mali notamment ont opté désormais pour la discrétion. Leur présence se fait moins tonitruante qu’aux premières heures de leur débarquement sur le continent africain. Ils investissent alors les réseaux sociaux dans une communication démagogique et mensongère, n’hésitant pas à s’affirmer comme les libérateurs de l’Afrique, venus à ses côtés combattre pour sa dignité et son accession à une souveraineté véritable.
Les civils, bouc-émissaires des mercenaires russes
Or, en termes de dignité, les premières révélations des exactions des mercenaires russes sur les populations civiles, boucs-émissaires faciles de leur échecs cuisants sur les théâtres d’opérations face aux djihadistes, ont érodé progressivement le capital d’estime et de confiance qu’une partie des opinions publiques africaines plaçaient en eux. S’agissant de leur contribution pour une souveraineté véritable de leurs États clients, preuve est désormais faite qu’ils les saignent plutôt à blanc, comme l’a encore récemment déploré, sur les antennes de Radio France International, l’opposant et candidat centrafricain à la présidence de la république, Anicet-Georges Dologuélé.
Sur le plan même de l’efficacité pratique de leur appui aux forces régulières de leurs pays hôtes, au regard de la montée en puissance des terroristes djihadistes, on peut d’ores et déjà conclure qu’il s’agit incontestablement d’un fiasco. On est par ailleurs en droit de se demander si la multiplication des exactions sur les populations civiles n’aurait pas pour finalité de masquer leurs carences, leurs échecs contre les véritables terroristes.
Échec de la mission de pacification des mercenaires russes
Ces exactions ne peuvent que conduire, à court ou moyen terme, à l’échec de la mission de pacification des mercenaires russes. À force de s’affirmer auprès des populations déjà assiégées et terrorisées par les groupes armés djihadistes comme des pacificateurs, ces paramilitaires sont au contraire désormais perçus comme des “architectes de la terreur”, pour paraphraser une note récente à leur sujet de l’ONG The Sentry.
Autre sujet de préoccupation pour les États employeurs de ces mercenaires, c’est le fossé de détestation qui ne cesse de se creuser entre certains hauts gradés des forces armées régulières et les hommes de l’Africa Corps qui les prennent de haut, non sans dédain et mépris raciste. En effet, certaines de ces populations sur lesquelles sont commises ces exactions sont parfois des proches parents de certains membres des forces armées régulières. Ils ont, avec ces populations, une communauté d’origine et une communauté de destin. Pourtant, ils pourraient être appelés à répondre de ces exactions lorsque les mercenaires de l’Africa Corps auront quitté l’Afrique, parfois avec le risque pour quelques-uns des militaires africains de se retrouver à répondre de leurs actes devant les juridictions pénales internationales.






