Les enjeux des pourparlers entre Kagame et Tshisekedi à Doha

Les enjeux des pourparlers entre Kagame et Tshisekedi à Doha

Alors que les tentatives de médiation précédentes, notamment celles menées par l’Angola, ont échoué et que l’Occident était préoccupé par les mesures punitives visant le Rwanda, le Qatar a réussi grâce à ses liens économiques étroits avec les deux pays.

Le président rwandais Paul Kagame et son homologue congolais Félix Tshisekedi se sont rencontrés mardi à Doha, dans le cadre d’une avancée diplomatique significative, grâce à la médiation de l’émir du Qatar, cheikh Tamim bin Hamad Al Thani.

La réunion, qui s’est tenue au palais de Lusail, a marqué la première fois depuis des mois que les deux dirigeants se sont assis l’un en face de l’autre, malgré l’aggravation du conflit dans l’est de la République démocratique du Congo et la pression internationale croissante.

Depuis plus de deux ans, les relations entre Kigali et Kinshasa sont marquées par une hostilité ouverte, M. Tshisekedi accusant le Rwanda de soutenir le groupe rebelle M23, qui s’est emparé de villes stratégiques dans la province du Nord-Kivu.

Kagame a nié ces allégations et, en retour, a souligné la présence des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), une milice liée aux auteurs du génocide rwandais de 1994, comme une menace persistante pour la sécurité du Rwanda.

Les tentatives d’autres dirigeants africains, dont le président angolais João Lourenço, n’avaient pas réussi à amener les deux parties à des négociations directes.

Mais le Qatar a réussi là où d’autres n’ont pas pu le faire, ce qui soulève des questions sur ce qui a changé.

Le bureau de M. Kagame a présenté la réunion de Doha comme une réaffirmation du soutien au processus de paix conjoint entre la Communauté d’Afrique de l’Est et la Communauté de développement de l’Afrique australe (EAC-SADC).

Le Rwanda a également insisté sur la nécessité de s’attaquer à la présence des FDLR dans l’est de la République démocratique du Congo et de garantir la sécurité régionale.

Le ministère des affaires étrangères du Qatar a quant à lui salué les discussions comme une étape importante vers la stabilité dans la région des Grands Lacs. Bien qu’aucune résolution immédiate n’ait été annoncée, la réunion a reflété l’évolution des calculs politiques des deux parties.

Le fait que Tshisekedi, qui avait précédemment comparé Kagame à Adolf Hitler, ait accepté les pourparlers suggère que la position diplomatique de Kinshasa est peut-être en train d’évoluer.

Son gouvernement avait largement rejeté les efforts de médiation antérieurs, optant plutôt pour un isolement militaire et diplomatique du Rwanda, y compris en poussant à l’adoption de sanctions.

Mais la situation sur le terrain se détériorant et les combattants du M23 continuant à gagner du terrain, le dirigeant congolais a peut-être jugé nécessaire d’explorer d’autres voies diplomatiques.

Le Rwanda, quant à lui, est confronté à des sanctions internationales croissantes en raison de son soutien présumé au M23.

Les États-Unis, l’Union européenne et d’autres pays occidentaux ont imposé des restrictions aux fonctionnaires rwandais, suspendu l’aide militaire et fait pression sur Kigali pour qu’il se désengage de l’est de la République démocratique du Congo. Toutefois, ces mesures punitives n’ont pas modifié la position du Rwanda et le M23 reste une force dominante dans le conflit.

C’est là que l’intervention du Qatar prend tout son sens. Contrairement aux nations occidentales, qui ont abordé le conflit essentiellement sous l’angle des mesures punitives, le Qatar a opté pour l’engagement.

Son intérêt pour la médiation de la crise n’est pas purement altruiste : il est également lié à des enjeux économiques tant au Rwanda qu’en République démocratique du Congo.

Le Qatar a réalisé des investissements substantiels au Rwanda, notamment une participation de 49 % dans RwandAir et une part de contrôle de 60 % dans l’aéroport de Bugesera, qui est en cours de construction au sud de Kigali pour un coût d’au moins 2 milliards de dollars.

Ces investissements font du Rwanda l’un des partenaires économiques les plus importants du Qatar en Afrique. Entre-temps, le Qatar a également fait part de son intention d’étendre sa présence en République démocratique du Congo.

Après que Kinshasa a établi une ambassade à Doha, le Qatar s’est engagé à soutenir des projets d’infrastructure, notamment la rénovation des aéroports de N’djili et de N’Dolo à Kinshasa et de l’aéroport de Luano à Lubumbashi.

L’État du Golfe a également exprimé son intérêt pour la construction d’un port en eau profonde à Banana, une entreprise actuellement dirigée par la société DP World, basée aux Émirats arabes unis.

Compte tenu de ces intérêts économiques, les manœuvres diplomatiques du Qatar semblent viser à préserver la stabilité dans une région où il investit de plus en plus.

En obtenant une rencontre en tête-à-tête entre Kagame et Tshisekedi, le Qatar s’est positionné comme un intermédiaire clé dans une crise qui a défié de multiples tentatives de médiation régionales et internationales.

Il reste à voir si cette dernière initiative diplomatique débouchera sur des progrès tangibles. Malgré la réunion de Doha, les combats se poursuivent dans l’est de la République démocratique du Congo et le M23 n’a toujours pas fait de concessions majeures.

Le gouvernement congolais exige toujours que le Rwanda retire son soutien présumé aux rebelles, tandis que Kigali insiste sur le fait que les causes sous-jacentes du conflit – y compris la présence des FDLR – doivent être abordées.

Néanmoins, le fait que Kagame et Tshisekedi aient accepté de dialoguer après des mois de tensions accrues suggère que le paysage géopolitique est en train de changer. L’échec des efforts de médiation précédents, l’impasse militaire et les intérêts économiques en jeu ont peut-être contribué à amener les deux dirigeants à la table des négociations.

Pour l’instant, le Qatar a réussi ce que d’autres n’ont pas pu faire : briser la glace. La suite dépendra de la capacité de l’élan donné par Doha à se traduire par un engagement diplomatique durable.

Source : NilePoste

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